Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «Carissima padroncina!» s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation momentanée de son esprit.
La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie, mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard, ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,» s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir, car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit, de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante: pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique, et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame, permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»
À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien l'habitude de n'écouter que mon cœur et ma tête, que je trouvai presque mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.
Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma proposition et je mis tout en œuvre pour dissiper la gêne excessive qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes politesses, obtenir ce résultat.
Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots; je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme victorieuse contre moi.
La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait, la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.
Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame, s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher. «J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»
Je la quittai, le cœur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir. Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi, il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument avec sa position honteuse que je commençais à deviner.
CHAPITRE XLI.
Aurélie m'écrit.—Visite de M. Lhermite.—Sa finesse.—Une visite rue du
Helder.