Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour; elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré jusqu'à son cœur. Son style plein de naturel, le choix de ses expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille: enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui, dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être, chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son égard.»

Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son enfant.

Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable. Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il éprouvait de me voir dupe de ma bonté.

Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de mon cœur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes ordres.

Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort souvent mêlé.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de ma petite vanité féminine; il mit en œuvre tous les moyens que lui fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de mon caractère.

À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses reparties.

J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir. J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.—Oui; mais quel moyen de le voir?—Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.

«—Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

«—Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir…»