Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi heureuse issue.
M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.
D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin. Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.
Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point abandonner cette enfant chérie.
Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes. Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même. Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi, pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son vœu le plus cher.
Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles: c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour, jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent, votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en aviez encore besoin.»
Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner, et je repris le chemin de Chaillot.
CHAPITRE XLII.
Audience d'un ministre.—Projets de Lhermite sur moi.—Promenade à
Bagatelle.
En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude. Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y manquer sans cesse.