La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que j'aurais aussi le bonheur d'être mère.

Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé, disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique, je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance. Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils; je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre, à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres à l'effrayer.

Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau, qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois plus brillant et plus élevé.

Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit, à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me trouvât point à sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder comme un des indices certains des grands caractères.

Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.

«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre: connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez mal fondées?

«—Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un refus, et je suis venue.

«—Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire d'écouter les solliciteurs.

«—Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?