«—Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.
«—Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?
«—Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»
Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que je ne l'avais été depuis long-temps.
Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte, aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?
Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder. L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma générosité: la passion d'avoir m'a toujours trouvée sans pitié, et le moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait brusquement rompre une amitié de vingt ans.
Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne, elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances de ma conduite.
Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître à Moreau le résultat.
Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi. Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je n'aurais pu faire davantage.
Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.