Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout qu'il avait eu grand tort de me choisir in petto pour l'instrument de ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en œuvre: toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération, que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui, attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots, qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre d'arracher toutes les grâces.

«—Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu recommander.

«—Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer, de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est tout.»

À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés: comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé, avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets. Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à rompre les plus simples relations de société.»

Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté, l'indépendance et la sincérité de mon caractère.

Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait, rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous séparâmes assez bons amis en apparence.

Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil, je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée, poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame. Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect. Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon cœur. Je pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.

CHAPITRE XLIII.