Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.

Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande. En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à l'épreuve dans cette circonstance.

Décidée à suivre le premier mouvement de mon cœur, j'entre avec mes deux cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible. En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.

Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je lui confiais.

CHAPITRE XLIV.

Arrivée à l'hôtel de Flandre.—Confidences.—Retour à Chaillot.

L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur moi ces deux premiers mots: du pain, qui s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.

—Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que de malheurs vous menacent peut-être!

—Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»

En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.