J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai prié, et je me suis résignée à vivre.
J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque question.
Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces, je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le bonheur de prévenir.
«—Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau…» Ici, elle s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement. «Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi honorable.
Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.
«—Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère adoucir l'infortune.»
«—Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une incrédulité mal déguisée.
«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma bonté.»
Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de résoudre à son égard.
Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.