—«Non, madame, répondis-je à mon tour; c'est en Hollande que le général m'a, pour la première fois, adressé ses hommages. Quant au caractère de notre union, peut-être a-t-il eu le tort de penser que votre approbation n'était point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est contenté de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.»
Le ton ferme de ma réponse annonçait clairement mon intention de ne pas supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si gratuitement déclaré la guerre. Madame de La Rue éprouvait, de son côté, quelque plaisir à me voir rabaisser l'orgueil de sa méchante cousine. Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main jusqu'à ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scène assez désagréable dans laquelle je venais, malgré moi, de jouer un rôle, je le rassurai complétement. «Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni moi, ne pouvions prévenir ce petit éclat:
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Madame de la M*** était placée à peu de distance derrière moi; elle entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle me lança au moment où ma voiture partit, me prouva que ma petite méchanceté avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dépit; je ne suis pas même bien sûre qu'il eût saisi le sens de ma réponse: c'était un pauvre homme, qui n'entendait malice à rien. Il passait sa vie entre sa caisse et sa table, ne négligeant pas un chiffre et ne perdant pas un bon morceau pour quelque intérêt que ce fût, si ce n'est celui de sa fortune.
À mon arrivée à Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle était inquiète de l'impression qu'avait dû produire sur moi l'examen de ses papiers. J'écrivis en toute hâte quelques lignes pour la rassurer, et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai Joseph de porter mon billet à l'hôtel de Flandre, avant la fin de la soirée.
Après avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais récemment achetée de mes propres deniers, je me rendis à l'Opéra, en même temps que madame de La Rue et sa société. Elle avait aussi changé de toilette, afin, disait-elle, de mieux faire valoir le présent qu'elle avait reçu de moi. Madame Tallien était aussi placée non loin de nous à l'Opéra; madame de La Rue ne la connaissait que de réputation; et cette réputation, il faut le dire, ne l'avait pas prévenue fortement en sa faveur. Je parvins aisément à dissiper ces préventions fâcheuses. On donnait ce jour-là Alceste. Quoique née sous le ciel de l'Italie, j'avouerai à ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la musique. L'opéra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois beaucoup; mais le grand opéra français et l'opéra séria italien ont toujours été pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admiré que la pompe théâtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre jamais une soirée tout entière.
À la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part de madame Tallien. Ils plaisantèrent beaucoup sur le méchant tour que je leur avais joué en les abandonnant au théâtre Feydeau, sans leur avoir aucunement fait pressentir mon brusque départ. Je ris beaucoup de ce qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formées; mais ils ne purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait poussée à les quitter si subitement.
Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la nécessité où j'étais de me séparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame Tallien. J'allai aussitôt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle occupait: cette loge était une baignoire d'avant-scène. Il y avait avec madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les témoignages de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goûter sur-le-champ le plaisir que je m'étais promis dans la société de madame Tallien. La conversation était générale et roulait sur la politique. Je vis, à n'en pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter à y prendre part. Heureusement il n'était question que de l'administration intérieure de la France, et nullement des opérations de nos armées. Le premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la faculté de juger.
Comme je me trouvais dans l'impossibilité de causer librement avec madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces messieurs que du spectacle de l'Opéra, je pris le parti de me retirer promptement, sous un léger prétexte. Lhermite et Mirande s'offrirent à m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrâmes deux personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux était le poète italien Monti: celui-ci me prévint d'abord en sa faveur. On me proposa d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui était le Tortoni de ce temps-là. Les salons de Corazza étaient alors sur la place Louis XV; je ne me détournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la proposition de Lhermite.
La présence de Monti donna bientôt à la conversation une tournure encore plus agréable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme étonnant dont la haute renommée commençait à faire chanceler la puissance du Directoire, et qui