Bientôt au premier rang porté par ses exploits,
Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique
Les faisceaux de la République,
Tout dégouttans du sang des rois[9].
Monti n'était prévenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment particulier; mais il avait été vivement frappé du spectacle de ses hauts faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui n'avait rien d'affecté.
Je n'avais encore alors aperçu Bonaparte qu'une seule fois. Son extérieur, très grêle à cette époque, m'avait paru si loin de l'idée que je me faisais d'un héros, que cette première vue avait même laissé dans mon esprit une impression désagréable. La négligence avec laquelle il laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa maigreur, le désordre presque habituel de ses vêtemens, m'eussent inspiré pour tout autre un éloignement absolu. Mais le feu qui brillait dans ses yeux, la pénétration de ses regards commandaient l'attention et faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les élans de son imagination toute poétique, présageait les hautes destinées de Bonaparte, et de cette Joséphine qui, plus tard, devait faire briller sur le trône tant de bonté, et qui déjà était la compagne du jeune vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprécier à leur juste valeur les grandes qualités militaires de Moreau; mais ces qualités ne pouvaient exciter en lui ce même degré d'admiration. Monti avait une tête italienne, et, comme il le disait lui-même, les Italiens veulent être éblouis, vogliamo esser abbagliati.
CHAPITRE XLVIII.
Henri.—Sa maladie.—L'inconnue.
Je trouvai en arrivant à Chaillot une lettre de Moreau, qui y était arrivée dans la soirée. Il m'annonçait son départ prochain d'Italie, et son intention de venir passer au moins quelques jours près de moi à Paris. Cette nouvelle me glaça d'effroi. Comment aurais-je osé le revoir, après tous les torts dont je me sentais coupable envers lui? Il m'était désormais impossible de soutenir sa présence, et je pris la ferme résolution de fuir, sans attendre son arrivée. Je voulais dès le lendemain matin chercher une retraite qui me dérobât sûrement à ses regards. Mais le lendemain, je fus distraite de ce projet par d'autres soins et d'autres inquiétudes.
Henri, cet aimable enfant, que j'avais eu le bonheur d'arracher à la misère et à la corruption quelque temps avant mon départ pour l'Italie, devenait de jour en jour plus digne du tendre intérêt que je lui témoignais. Sa vue était toujours pour moi la plus douce consolation. Toutes les semaines, j'allais passer deux heures avec lui à la pension dans laquelle je l'avais placé. Il me témoignait la plus tendre affection, la plus vive reconnaissance, et il payait largement par ses progrès les soins que je prenais pour son éducation. Aux dispositions naturelles les plus heureuses, il joignait une grande sensibilité.
Le lendemain matin, je reçus à mon réveil une lettre par laquelle le maître de pension m'annonçait que Henri était dangereusement malade: sur-le-champ je demandai mes chevaux. En prenant à la hâte une toilette convenable pour sortir, j'exprimais toute la vivacité de mes inquiétudes sur la santé de cet enfant, que je regardais comme mon fils d'adoption. Ursule, dans le cours de la conversation, se hasarda à me faire quelques questions sur ma grossesse. Je lui répondis franchement que je n'avais point l'espérance de devenir mère. Sur cette réponse, Ursule m'apprit tout ce que certains de mes domestiques, et notamment le concierge et sa femme, qui s'étaient faits mes implacables ennemis, disaient ouvertement sur cette grossesse, dont ils ne doutaient aucunement.
Avant de partir, j'écrivis un nouveau billet à mon inconnue pour la prévenir qu'un accident imprévu me forçait encore de différer jusqu'au lendemain la visite que je lui avais annoncée pour le jour même; mais je pris avec moi les papiers qu'elle m'avait confiés, afin de les examiner sans retard pendant la route que j'avais à faire. Je trouvai dans le portefeuille la confirmation de toutes mes conjectures sur le rang qu'avait autrefois occupé cette malheureuse dame. Il y avait aussi là de nombreuses preuves de son dévouement pour les plus augustes victimes de la révolution. Je ne vis pas, sans une forte émotion, ce rapprochement si naturel à faire d'une grande prospérité passée et de l'infortune présente. Je résolus de ne pas tarder davantage à user de mon crédit et de celui de mes amis, et de sauver à tout prix la marquise de T…, dont le nom cessait enfin d'être un mystère pour moi.
En arrivant à la pension de Henri, je rencontrai d'abord un des maîtres qui lui portait le plus d'intérêt, M. Obval. Il avait l'air profondément affligé: aux questions que je lui adressai sur l'état de mon pauvre petit malade, il ne répondit que d'une manière propre à redoubler mes alarmes. Quoiqu'il gardât le lit seulement depuis cinq jours, la maladie, me dit M. Obval, avait déjà fait sur lui de grands ravages, et je ne devais nullement m'étonner de l'altération complète de sa physionomie. Henri désirait ardemment me voir; il me demandait à tous les instans, mais on craignait que ma vue ne produisît sur lui une impression trop vive, et l'on jugea nécessaire de le préparer, avant de me laisser approcher de son lit. Cachée derrière un paravent, j'entendis pendant quelques minutes la voix altérée du malade, qui prononçait mon nom avec l'accent de l'inquiétude et de la tendresse la plus vive. Lorsque je jugeai qu'on lui avait assez fait pressentir ma prochaine arrivée, j'avançai la tête avec précaution. Quel triste spectacle s'offrit alors à mes regards! Mon cher Henri parlait alors à la garde-malade; mais sa voix, fatiguée par l'émotion que lui causait la joie de me revoir bientôt, ne faisait entendre que des sons déjà trop faibles pour arriver jusqu'à mon oreille. Son visage était pâle, sa maigreur extrême; à peine lui restait-il assez de force pour tendre les bras au bon M. Obval, qu'il appelait son ami. Je m'approchai davantage sans être aperçue. «Est-il bien vrai, disait-il, à la garde, que ma belle amie ne court point le risque de gagner mon mal en venant m'embrasser? Ah! si je n'étais pas sûr qu'elle peut venir sans crainte, j'aimerais mieux mourir que de la revoir.»