Après tant d'années, pour moi si pleines de malheurs, je n'ai point encore oublié ces paroles et le son de la voix qui les prononçait. M. Obval s'avança vers le côté de la chambre où je me tenais encore cachée. J'avais essuyé mes yeux, et je m'efforçais de commander à ma douleur. Mais lorsque je vis l'aimable visage de mon Henri s'animer à mon aspect d'un reste de vie, et ses bras débiles s'étendre vers moi; lorsque je l'entendis me prodiguer les noms les plus tendres, m'es sanglots éclatèrent, et je tombai à genoux près de son lit.
L'arrivée du médecin interrompit cette scène trop violente pour tous les deux; il me rassura un peu sur l'état présent de Henri; il n'était point encore désespéré suivant lui; on pouvait encore sauver le malade s'il ne survenait point de nouveaux accidens; mais toute émotion vive pouvait devenir mortelle, et le repos absolu était avant tout nécessaire. Je promis à Henri de rester près de lui jusqu'à dix heures, et de revenir dans l'après-midi, sous la condition expresse qu'il ne ferait que m'écouter, sans m'adresser un seul mot.
Comme ma vue seule paraissait l'agiter encore, après quelques instans de silence, le docteur jugea prudent de m'éloigner de son lit. J'obéis à mon grand regret, et recommandai au malade la docilité. «À ce soir, donc, mon ami,» lui dis-je en posant mes lèvres sur son front et en lui faisant signe de ne point parler.
«Vous reviendrez bientôt?
«—Oui, mon enfant,» et je sortis après avoir encore une fois répété: «À ce soir.»
Le médecin et M. Obval me reconduisirent jusqu'à ma voiture. Tous deux admiraient les bonnes qualités, la douceur et la résignation de Henri. Le docteur croyait devoir attribuer son mal aux mauvais traitemens et à la misère qu'il avait eu à subir dans son enfance. Ses forces étaient en outre épuisées par une croissance trop rapide et par le développement prématuré de ses facultés intellectuelles. Je promis au médecin de ne point revenir dans la soirée, afin d'éviter au malade une nouvelle secousse qui pouvait lui devenir funeste.
En quittant Henri, je me fis conduire à l'hôtel de Flandre. Je sentais tout ce que l'attente devait avoir de pénible dans la position de madame de T… et je voulais lui porter des encouragemens et des consolations. Je m'étais flattée que ma visite lui causerait une surprise agréable; mais ce fut à moi d'être étonnée du changement subit opéré dans ses dispositions à mon égard. Il y avait une grande contrainte dans ses regards, dans ses paroles, et jusque dans ses gestes: cette contrainte perçait malgré ses efforts pour la dissimuler.
Je me croyais peu faite pour inspirer la défiance; et cette défiance me paraissait encore plus injurieuse de la part de madame de T…, qui devait avoir appris, par mon empressement à lui rendre service, combien il était heureux pour elle de s'être confiée à moi. Au premier mot qui me laissa voir ses sentimens secrets, je pris dans mon sac à ouvrage le portefeuille qui renfermait ses papiers, et le lui présentant avec dignité: «Votre secret est là, lui dis-je, Madame; ce secret n'appartient encore qu'à vous seule; vous pouvez m'en croire, car je suis bien résolue à l'effacer entièrement de ma mémoire, puisque vous semblez regretter de me l'avoir fait connaître. Je ne sais point supporter ce qu'il y a d'injuste et d'humiliant dans les craintes que je vous inspire. Permettez-moi de vous offrir, à titre de prêt, la somme nécessaire à vos besoins pour quelque temps, afin que vous soyez à même de pourvoir seule à votre sûreté, si vous croyez cette sûreté compromise par la confiance que vous aviez mise en moi.» À ces mots, je fis mine de me retirer. «De grâce, restez,» dit madame de T…, en me faisant signe de me rasseoir. Il y avait dans son geste quelque chose de si hautain, et tant de froideur dans son apparente politesse, que je ne répondis point. Je me contentai de m'arrêter quelques instans, et je la regardai en silence; mais ma physionomie, qui n'a jamais su mentir, disait clairement tout ce que j'éprouvais.
«Mon projet, vous le sentez, Madame, reprit alors madame de T…, ne saurait être de vous blesser. Les offres nouvelles que vous venez de me faire augmentent mes obligations envers vous; et j'estime assez les qualités de votre cœur pour accepter ces offres, sans craindre de me voir exposée par là à une humiliation qui me serait plus cruelle que tous mes malheurs passés, puisqu'enfin vous savez qui je suis.»
«—Je n'ai rien à répondre à cela, Madame; seulement je vous prie de vous rappeler que le jour où j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais entièrement votre nom et votre fortune passée. Je n'ai point manqué, je ne manquerai point aux égards qu'on doit à vos malheurs et au rang que vous avez occupé dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de croire que votre amitié récompenserait un jour les services que j'ai pu vous rendre. Si je puis encore vous être utile, veuillez m'écrire, ou envoyez-moi quelqu'un qui possède votre confiance. Je ne veux pas même connaître le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela suffit. Je vais maintenant prévenir madame Lacroix de l'intention où vous êtes de quitter promptement sa maison.»