Une plume savante a dit: Dans les Mémoires on peut laisser de côté tout ce qui nous force à rougir, si les faits ne sont pas intimement liés aux autres événemens de notre vie. Le tort grave dont j'accuse ici la pensée et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destinée pour que je puisse profiter de l'heureux privilége de le taire. Il faut le dire au prix de quelque honte, mais pour m'en épargner une plus grande, qui du moins ne m'appartient pas, celle d'avoir été conduite à une feinte répréhensible par un lâche motif d'ambition ou d'intérêt. Cette faute, comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exaltée, dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de céder à mes impulsions.

Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent le public et les amis de Moreau: on ignora toujours la véritable cause de notre rupture, et, durant notre liaison, j'avais trop peu ménagé ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne cherchassent point à en dénaturer le caractère. Moreau cessa de m'aimer, parce qu'il avait la preuve écrite de ma main que j'en aimais un autre. L'idée de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mère. J'eus si peu cette vue intéressée dans ma résolution imprudente, qu'il ne me vint pas même à l'esprit qu'on pût la soupçonner. J'ai déjà fait assez d'aveux pour qu'on croie à ma sincérité; j'ai déjà donné assez de preuves de mon fol entraînement, pour qu'il devienne seul ici l'interprétation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer les événemens tels qu'ils se sont passés; je serai plus sévère que la malignité même, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et de sordide intérêt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes erreurs.

CHAPITRE LI.

Renvoi d'Ursule.—Retour de mon mauvais génie.—Lettre du général
Moreau.—La prétendue famille D. L***.

Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.

Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue, je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais devant une double responsabilité.

La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la sœur de la protégée d'Ursule, de madame Sev…, fut installée à sa place.

Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.

En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse… «M'apportez-vous une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»

D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon cœur et mon amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?—Mais voilà justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom du général, il n'aura jamais aucun droit, aucun titre; et, qui pis est, il ne vous en donnera aucun.—«Que vous êtes détestable, m'écriai-je, avec vos droits et vos titres! Me connaissez-vous assez peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet. J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère que la discussion sera finie.—Songez, Madame, qu'il y va de tout votre avenir: cela mérite quelque attention.—Quelque attention? je ne sais; mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous oublié à mon tour. Mon cœur s'est donné à un autre: je vous fuis.