—«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?—En doutez-vous? Je n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire, de ses périls, celui qui a fait sentir à mon cœur tout le délire d'une passion exclusive.—Vous m'épouvantez.—Est-ce bien vous, D. L., qui me tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.» Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»
D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur, il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il me répugne de décider une mère à me céder son enfant.—Elle sera toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.—Vous avez raison, D. L***, m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D. L*** m'obéit aussitôt.
Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion, contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur générosité.
Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:
Gênes, ce…
«Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que votre cœur.
«S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes libre.
«Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre intérêt de votre véritable ami,
«MOREAU.»
Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait dans le cœur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour, cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre devait me faire perdre tout empire sur le cœur de Moreau et je le perdis en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi pour le ramener.