Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L*** était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais paraître déplacées.

D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions, à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev…, je devais m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre. La mère et la sœur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre, ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je reviendrais ensuite à Chaillot avec mon enfant et sa nourrice.

Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.

CHAPITRE LII.

Elleviou.—Nouvelles tentatives de Lhermite.—Visite à M. Obval.—Le champ du Repos.

Madame de La Rue n'avait pas cessé de me voir avec assez d'assiduité; mais, malgré ses instances, j'avais refusé constamment toute invitation pour les dîners d'apparat que donnait son mari. Quant à elle, je ne la voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes courses à Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette femme vraiment aimable. Nous étions quelquefois sérieuses, mais plus souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car douées chacune d'avantages contraires, nos goûts devaient différer comme eux.

Nous étions un jour livrées à ces graves débats; nous cherchions à nous persuader en essayant réciproquement nos parures de préférence, lorsque le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant à la hâte de ce qui se trouva sous notre main, nous allâmes nous tapir dans la ruelle du lit.

Tout cela ne servit qu'à amener un sourire malin sur les lèvres d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux étalés çà et là, la singularité de notre retraite, indiquaient aisément l'emploi que nous avions fait de notre temps.

L'opéra comique du Prisonnier venait de fixer la brillante réputation d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La Rue. Jeune, d'un extérieur charmant, de manières d'autant plus séduisantes qu'elles étaient alors plus rares, il était l'objet de la tendresse passionnée d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu que sur la scène. Il perdait quelque chose de près, mais il conservait assez pour être dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui suffirent à mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il était bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout à côté du pauvre M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M. Lisleban, de la jolie quoique froide comédie d'Heureusement. La conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accès de gaieté, madame de La Rue répéta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de France. De mon côté on me fit réciter quelques vers. Ma mémoire possédait presque toutes les grandes tirades du grand répertoire, que mon enthousiasme pour Talma y avait gravées. La tête manqua me tourner en récitant la scène de Sémiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou et madame de La Rue vanter avec franchise mon élan et mon maintien tragique.

M. de La Rue, que tout cela n'amusait guère, parce qu'il n'y comprenait pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin à nos triomphes par une malice; «Mais, ma chère amie, dit-il assez haut à madame de La Rue, songe donc que l'état de madame doit lui rendre fort pénible de parler ainsi debout.»