Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde. On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D. L*** resta.
Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage, approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre expiation était bien près de votre douceur!
Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions, c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.
Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison, monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils trament quelque chose.»
La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières bontés pour son filleul et pour moi-même.
La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même temps, Adélaïde fut envoyée chez sa sœur, avec ordre de la rassurer. À son retour, Adélaïde m'apprit que sa sœur était mieux, et tout-à-fait sans inquiétude. Que mon cœur souffrait au contraire!
CHAPITRE LV.
Menées de M. de La Rue.—Scènes pénibles.—Indignation de Joseph contre moi.
Nous étions déjà au troisième jour de la coupable comédie. Mon rôle était bien pénible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le lit, et simuler des souffrances que démentait mon visage. Pendant la nuit qui précéda cette troisième et fatale journée, je m'étais levée pour écrire à celui dont le silence me désolait. C'est en vain que ma plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intérieurs ne trouva que le silence.
À quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adélaïde, lui criant d'un ton insolent d'annoncer à sa maîtresse la visite de M. B…, avoué. «Vous savez bien, reprit Adélaïde, que madame ne reçoit pas. Mam'selle, il faut que votre maîtresse reçoive, entendez-vous; il n'y a pas ici à barguigner.» Adélaïde descend et trouve au salon cinq personnes. L'une d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est porteur d'un ordre du général Moreau. Adélaïde, pâle d'effroi, arrive en courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: «Oh! mon Dieu!… Oh! madame! Ma pauvre sœur!… C'est le commissaire… Songez à ma pauvre sœur.» Le besoin de consoler et de ranimer Adélaïde me fit retrouver plus de résolution que je n'en aurais eu pour moi-même. «Que peut avoir à craindre votre sœur? m'écriai-je. Que peut-on lui faire? J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a là rien de dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hélas et vos cris; nous allons voir.—Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un ordre.—De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.—C'est du général.—Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.»