Adélaïde ouvre la porte, jette un cri, et revient à moi en disant: «Ils sont là, madame; la grosse Gaillard est à leur tête: c'est certainement elle qui les a amenés.» À ces mots, je m'élance dans la pièce voisine, et d'une main indignée j'applique deux soufflets sur la large face de la Gaillard; et, prompte comme l'éclair, je referme la porte au verrou: «Verbalisez, messieurs; dis-je à travers la porte; dans un moment je vous recevrai. Adélaïde seule doit rester auprès de moi.» Dans le moment, ma prétendue garde, madame de L***, venait de s'échapper. Adélaïde, toute tremblante, se réfugie près du berceau. L'enfant dormait: à sa vue, ma colère se calma soudain, et je sentis tous les devoirs qui m'étaient imposés. Tout en rassurant Adélaïde, j'avais jeté sur moi une robe du matin. «Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer ces messieurs.»

Il n'est pas de position si critique où une femme n'aperçoive l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Après quelques excuses polies, ces messieurs m'expliquèrent les motifs de leur démarche, qui leur avait été suggérée par les sollicitations de M. de La Rue, et les dépositions des sieur et dame Gaillard, relatives à une grossesse et à un accouchement supposés. «J'ignore, messieurs, répondis-je, jusqu'à quel point les lois autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte à rendre de ma conduite qu'au général Moreau. On m'a parlé d'un ordre de lui; avant tout, veuillez me le montrer.» Ce ton ferme et résolu fit passer la surprise du côté des questionneurs. Leurs manières étaient fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise qui provoqua la mienne. «Madame, me dit-il, nous ne sommes point, à proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de rechercher la vérité. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant supposé et déclaré fils de vous et du général Moreau; il n'en est rien. Vous vous épargnerez beaucoup de peines, et à nous le désagrément de vous en causer, en consentant à signer cette déclaration; elle contient que cet enfant n'appartient ni à vous, ni au général Moreau. Un refus vous exposerait à des recherches fort désagréables pour constater un état qui ne peut être le vôtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'éclat et la fraîcheur de vos traits ne le démentent que trop.»

Adoucie un peu par cette flatterie, entraînée bien plus par le désir de sortir d'un dédale de mensonges sans issue, je répliquai sans hésiter: «Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revêtu de formules judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet enfant n'est pas le mien, et que par conséquent il est étranger au général Moreau. J'ajouterai même, que s'il a été présenté comme tel, c'est à mon insu et contre ma défense formelle. Si cette indigne fausseté a été commise, qu'on s'en prenne à ceux qui l'ont accomplie, et à M. de La Rue qui ne l'a point empêchée. Il le pouvait cependant, car il paraît qu'il était instruit de tout; mais il a préféré le plaisir de me faire paraître plus coupable encore que je ne suis, au devoir d'épargner à son ami le désagrément de se voir mêlé dans cette affaire. Je saurai suppléer à sa générosité et à son adresse. Le nom du général ne sera point compromis.» Alors j'appelai Adélaïde, qui, toute saisie de ce qui se passait, me répondit à haute voix: «Ah! Madame, gardez-vous de rien écrire! tout le monde est ligué contre vous… Je viens d'entendre des choses…—Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph est revenu. Je l'ai envoyé chercher le commissaire, et nous allons voir.—Je vous sais gré de votre zèle; mais courez bien vite contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien à craindre.—«Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre dehors.—Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez à qui que ce soit.»

Rien n'imprime tant de fermeté aux paroles et tant de dignité au maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant à mes propres yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment, j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait à ma conscience.

Voici la déclaration que je signai:

«La soussignée déclare que l'enfant baptisé hier par son ordre aux noms de Léopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du général Moreau… mais un fils d'adoption de la soussignée,

«ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.»

Un de ces messieurs me fit observer que cette déclaration n'était point suffisante, puisque l'enfant avait reçu non pas le nom de Van-Ayl***; mais celui de Moreau. «Je l'ignore, répondis-je; je vous avouerai même qu'il me faudrait à cet égard des preuves légales; je les verrais même que je ne pourrais déclarer que ce qui est la vérité, c'est-à-dire que ce nom a été donné contre mon gré, à mon insu, et que j'ai eu seulement connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve écrite. Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.

Tous deux se levèrent. Le plus jeune, qui se disait avoué, et qui l'était en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'espérance que, désabusé, il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide dans de pareils embarras.

Ces aveux m'avaient soulagée; et déjà revenue à la légèreté de mon caractère, quand je reconduisis ces messieurs jusqu'à la porte du vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour être entendue: «Comme dans mon état la colère est une crise dangereuse, je vous prie de m'en épargner le retour, par des ordres à l'espion qui vous a indiqué le chemin de mon appartement, de ne point se présenter devant moi, au risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux premiers, je les paierai, c'est de toute justice.»