Peu d'instans après arriva un des parens de la jeune mère avec la femme qui la gardait; Adélaïde me les amena tous deux. J'ordonnai de faire entrer une voiture dans la cour. J'avais préparé un paquet énorme de ce que j'avais trouvé de plus utile dans la layette. Adélaïde fut chargée de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule. «Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous empêcher de sortir?—Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard; suivez-moi.»

Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mère et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Léopold encore une fois, je recommande à Adélaïde de l'accompagner et de revenir au plus vite. Au moment où la voiture disparut, arriva un homme tout haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que ceux-ci lui avaient envoyé demander s'il fallait ou non laisser partir l'enfant. Ils furent bien désappointés d'apprendre qu'ils ne pouvaient absolument rien, et la méchante concierge eut une attaque de nerfs à cette nouvelle.

Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se détourna vivement pour m'éviter. «Quoi! Joseph, vous me fuyez?—Oui, répondit-il brusquement; puisque vous n'êtes point grosse, il est clair que… Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon général! vous, Madame, qui en parliez de manière à tirer les larmes. Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!… Ah! Madame, c'est bien mal.—Joseph, écoutez-moi.—Non, Madame; je ne veux pas vous écouter; vous m'enjôleriez, comme vous enjôlez tout le monde. Puisque vous n'êtes pas accouchée, je vois bien que les Gaillard avaient raison; que vous êtes une trompeuse, une séductrice.—Vraiment, ils disent cela?—Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces gens-là, il faut bien que je le croie. «Ah! mon pauvre général!» et, à cette dernière exclamation, il s'enfuit, afin d'échapper au danger de m'entendre. Seule, le cœur plein d'amertume, je courus promener sous l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles pensées; l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait réuni pour peser sur mon cœur.

Le retour d'Adélaïde, les bénédictions qu'elle m'apportait de la part de sa sœur, la prière d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait à me chérir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont violentes, mais fugitives. La nécessité de me contraindre me rendit quelque force, et je résolus de ne pas donner, du moins à mes ennemis, la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientôt servi; comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adélaïde près de moi, en affectant de parler haut du petit Léopold, de mes projets sur lui, du bien que je comptais faire encore à sa mère. Adélaïde me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manière à cacher que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je me levai en disant très-haut à Adélaïde: «Préparez mon bureau, je vais écrire au général, et lui rendre compte de tout.»

Ce n'était qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici que pour montrer à quelles extrémités peuvent entraîner de premières fautes. Je me sentais sous le poids de la déconsidération de mes propres gens; je ne pouvais échapper à leur insolence qu'en leur cachant jusqu'à mon repentir, et j'en étais arrivée à ne pouvoir plus me faire respecter qu'en me faisant craindre.

CHAPITRE LVI.

Un songe.—Envoyés de M. de la Rue.—Départ de Chaillot.

La nuit qui vint clore une journée si orageuse devait m'apporter bien peu de repos, et l'excès de la fatigue vint seul me procurer un sommeil bien court, signalé par un rêve dont les circonstances furent si singulières, que ma mémoire les a encore présentes, et que ma plume va les retracer.

Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'éclairait aucune lumière. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout-à-coup entraînée vers un endroit resplendissant d'une vive clarté. Une foule nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre à moi; je reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproché de moi, et où, toujours empressé de me suivre, je l'avais remarqué bien moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration passionnée pour le général Moreau. Cet officier, d'une physionomie mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire à une large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnommé l'Inspiré; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne savais trop.

Me voilà bientôt placée par lui au milieu d'un cercle où je n'entends que les murmures d'une langue mystérieuse et inconnue, interrompue par ce seul mot, qu'Oudet prononce en français et de l'accent d'un supérieur: «Elle est là, la compagne de celui que nous cherchions.» À l'instant, je me sens enlevée dans les airs, échangeant tout à coup la simplicité de mes vêtemens contre un brillant costume, puis comme livrée sur l'avant-scène d'un théâtre aux regards d'un public immense. Effrayée, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans les bras de ce même homme, qui me serre contre sa poitrine en s'écriant: «Malheureuse femme! quelle destinée magnifique vous avez jouée!»