Tout disparut à cette parole terrible; et j'étais depuis long-temps hors de mon lit et debout près de ma fenêtre, que le bruit en retentissait encore à mon oreille.
Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces politesses banales qu'amène une rencontre plus ou moins fréquente dans les mêmes salons. Quoiqu'il m'eût paru plein d'empressement pour moi, et de qualités originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'idée de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au milieu de tant de préoccupations présentes, un être si étranger à mes affections et à mes inquiétudes fût devenu l'objet de mes rêves. Il influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rêve amena plus d'une réalité funeste dans ma vie.
La fâcheuse direction que j'avais moi-même donnée à mon sort allait rassembler bien des maux sur ma tête. Je vais retracer à la hâte les dernières scènes de mon séjour dans une maison où toute autre femme eût apprécié le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement, et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalité, née de mon caractère et de mon imagination frénétique, ne me donna que les occasions et les moyens d'être plus promptement malheureuse.
Il était neuf heures du matin; je parlais à Adélaïde de mes projets de départ, quand, sans être annoncé, sans même frapper à la porte, l'accoucheur, que j'avais si peu ménagé la veille, entra suivi de deux hommes.
Au simple soupçon d'une offense, mon premier mouvement est terrible. Repousser le guéridon dressé pour le déjeuner, faire voler la porcelaine en éclats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois indiscrets, tout cela fut un trait impétueux que j'accompagnai de l'ordre impérieux et hautain de sortir.
«Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avançant; les concierges n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert cette porte, sans penser que ce pouvait être celle de votre appartement. Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous offenser.—De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme; et, désignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui ai déjà déclaré; n'ayant jamais été enceinte, je n'ai jamais pu accoucher.—C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de constater.—Mais, messieurs, il me semble que ma déclaration doit suffire.—Madame, permettez; le général Moreau n'ayant pu croire à la feinte, craignant d'être injuste, ne veut pas qu'on agisse sans preuves.—De grâce, messieurs, écoutez-moi: ce que vous appelez agir, c'est probablement m'ôter le titre qu'il m'a forcée de prendre, et me faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en éloigner. Moi-même je m'occupais de mes préparatifs de départ. L'enfant est rendu à sa mère; seule, je reste chargée de son sort: que veut-on de plus?—Quelques mots encore, Madame; la lettre du général Moreau, qui autorise ici notre présence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous pour vos intérêts pécuniaires. Le général ne vous hait pas.—Non, Moreau ne me hait pas; cette dernière attention me le prouve. Le seul motif pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant à ce qui vient de se passer, un pareil éclat ne peut venir de lui, mais de mes ennemis. Faible, il a écouté des suggestions étrangères; mais il ne sera jamais sans égard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein d'une famille opulente et honorable, et que si mes égaremens m'ont fait accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses mêmes acquis le droit de mépriser celle dont les parens lui avaient prodigué aussi une hospitalité généreuse.»
Par l'émotion, mes paroles avaient pris cet accent de vérité qui pénètre. Entièrement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute d'un ton ferme: «Quant à M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son bas espionnage et son intimité avec mes valets me le font paraître maintenant aussi méprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je n'ai point besoin de son entremise. Le général Moreau m'a donné une procuration signée de sa main, de disposer des fonds placés chez M. de la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon intention est de quitter Chaillot aujourd'hui même.» Courant à mon secrétaire, j'y pris un double de l'état du mobilier, et, le remettant au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: «Il me semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-levée de ma personne par M. de La Rue.—Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vérité; vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne s'agit ici que d'une erreur. Voyez le général, Madame; restez dans cette maison, il va arriver.»
Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu'à fuir une présence dont je ne pouvais soutenir l'idée même. Tout en m'accusant, j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livré à mes ennemis. Rester dans l'espoir d'un pardon, dans l'intérêt d'un empire dont je ne voulais plus jouir… Oh! non, mille fois… J'attendais des regrets de Moreau; mais je lui connaissais trop de délicatesse pour attacher quelque prix à la possession d'une femme dont le cœur ne serait plus à lui.
Ma fierté, réveillée par ces réflexions, prit irrévocablement son parti. Je déclarai à ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils eussent à en prévenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations inutiles, ils me quittèrent. Adélaïde voulut aussi me persuader. «Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer beaucoup? Le général vous aime; vous êtes belle et séduisante: avec lui vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre; tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh! on ne trouve pas tous les jours un sort comme le vôtre.» Dieux! je vis dans quelle classe Adélaïde me plaçait, et un juste orgueil affermit encore ma résolution. «Adélaïde, lui dis-je, veux-tu t'attacher à moi et me suivre? Renoncer au sort qui te paraît si brillant, ce n'est pas perdre les moyens de récompenser tes services. Je ne veux en ce moment qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prépare ma toilette. Je vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.
«—Puisque Madame est décidée, il me semble qu'elle pourrait charger M. D. L*** de ce soin. Madame n'a qu'à lui écrire un mot; car enfin elle ne peut pas partir avant demain.