«—Je voudrais au contraire partir dès aujourd'hui. D'ailleurs D. L*** ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.»
Adélaïde était une femme de chambre appartenant à la haute civilisation, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au dehors, et surtout au fond des choses, à l'argent. Elle savait que je n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et son imagination alla si loin dans ses nouvelles espérances, que cette fille fit très gaiement les préparatifs du départ qui d'abord l'avait tant affligée. C'était un de ces êtres qui ont une idée fixe, celle de s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde était peuplé d'Adélaïdes.
À l'instant où je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant décidée à modifier le plan que je m'étais tracé, je répondis à D. L*** de venir me prendre avec une voiture de remise le plus tôt possible; et le commissionnaire était déjà loin avant qu'il me vînt à l'esprit que cela donnerait encore sujet aux interprétations.
La voiture arriva au moment où j'allais descendre au jardin. D. L***, plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y attendait en effet: À la fois stupéfait et furieux de ce dénoument, il n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait révélé toute la force de ma volonté.
D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je l'arrêtai. Cet appartement commode, fort élégamment meublé, était bien loin d'égaler la maison charmante que j'allais quitter; mais je m'accommodais de tout ce qui m'éloignait de Moreau; l'idée de le revoir me glaçait d'effroi.
Je me hâtai de retourner à Chaillot, afin d'effectuer mon déménagement, et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgré lui. Je voulais, jusqu'au dernier moment, montrer aux Gaillard que, loin de m'inquiéter de leurs propos, je les bravais. Je passai la soirée et une partie de la nuit à remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant encore ce que j'en ferais.
Pour la dernière fois, je déjeunai dans mon berceau chéri, que j'allais abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu'à midi, pour m'enlever à cet asile où j'avais vécu sous un titre qui eût dû m'inspirer une autre conduite; mais où l'inexplicable bizarrerie de mon caractère me fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme j'allais monter en voiture, j'aperçus Danzel se cachant, et cherchant à me voir sans être vu. Il ne voulait pas que je fusse témoin d'un regret qu'il se reprochait. Je m'élance aussitôt vers lui, et me faisant remettre les clefs par Adélaïde: «C'est à vous, Danzel, lui dis-je, que je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne puis ici me fier qu'à Joseph et à vous.»
Danzel avait su par sa femme ce qui s'était passé. Il m'aimait beaucoup, car j'avais été généreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les stériles expressions d'une sensibilité banale. «Oh! Madame, comment pouvez-vous fuir le général? Que va-t-il dire?—Rien, mon ami; le général ne doit plus m'aimer.—Cela se commande-t-il, Madame!… Et où allez-vous donc avec mademoiselle?—Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est à vous ou bien à Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.—Oh! bien, Madame, j'espère que j'aurai encore le plaisir de vous conduire; vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme!» Je fus touchée des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le croirait? mon émotion fut encore ici calomniée par le concierge et sa femme, témoins de cette scène. L'âme des êtres vicieux est un abîme de pensées bien horribles.
Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installée dans mon nouveau logement. En y entrant, j'éprouvai un secret plaisir. J'étais libre, j'étais chez moi, et je me disais que s'il en eût toujours été ainsi, j'aurais évité une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le confesse à ma honte, la constance n'a jamais été ma vertu. Je vois rarement quelque chose au delà du moment présent, et je ne sentais alors que la joie d'échapper à l'embarras d'une entrevue que ma conscience m'eût rendue trop pénible. Tout semblait réuni pour me distraire en ce moment. Les soins de mon intérieur, la disposition de mes livres et de mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indépendance. C'est bien du fond de mon ame que je m'écriai:
Ah! je sens qu'être libre est le premier des biens.