Moreau était arrivé. Je tremblais à la seule idée de le voir, et cependant j'en sentais le besoin. La délicatesse ne me commandait-elle pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placés chez M. de La Rue? L'honneur me donna le courage de lui écrire ce peu de lignes:

«Vous devez me haïr et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux remettre qu'à vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait être trompée, et ne le sera jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient à ce sujet élever des soupçons, car ils me croient intéressée. Que votre nom me soit encore une sauvegarde contre un mépris que je ne saurais ni mériter, ni souffrir.

«ELZELINA.»

Adélaïde eut ordre de se rendre à Chaillot avec ce billet. Le général allait sortir: reconnaissant mon écriture sur l'adresse de la lettre qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive émotion, essaya d'écrire, déchira trois fois ce qu'il avait écrit, puis dit à Adélaïde avec beaucoup de bonté: «Le temps me presse; annoncez que vous m'avez vu, et que demain, dans la soirée, je viendrai.» Bien des fois je fis raconter par Adélaïde les paroles du général, et mon cœur se plaisait à le reconnaître à une foule de nuances délicates, qui redoublaient une tendre estime dont la vivacité n'alla pourtant jamais jusqu'à l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit époque dans ma vie, fut aussi, par une singularité remarquable, un important épisode de notre histoire. Ceux qui retracent les grands événemens politiques supposent toujours les personnages célèbres occupés de vues profondes, de projets ambitieux, et ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment même où d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renfermés dans le cercle des faiblesses communes, ne songent qu'à l'influence d'un regard, qu'aux révolutions d'un sourire ou d'une larme, qu'à l'empire d'un cœur. En vérité on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je reçus la visite de Moreau. Ce jour avait été marqué par le repas fameux que le Corps législatif donna aux généraux dans le temple de la Victoire (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a répété depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirèrent et sortirent ensemble pour combiner les grandes opérations du 18 et du 19 brumaire. Ce que je sais, c'est qu'après ce dîner, entre huit et neuf heures du soir, Moreau était chez moi.

Il paraissait peu émerveillé de cette fête, que la musique avait seule animée, dont les amphitryons devaient être les victimes, et être mis à la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reçus à leur table. Non seulement Moreau n'eut point de conférence avec Bonaparte, ne saisit point cette occasion de le louer, mais laissa éclater en ma présence l'irrésistible sentiment d'une justice plus que sévère, qui devait plus tard être de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout cela, ce fut la bonté de Moreau, ce regard doux et pénétrant qui semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une bienveillance si délicate, dans ses regrets une douceur si touchante, que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son amitié. «Mon amitié, Elzelina! répondit Moreau; ce sentiment vous suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un autre!»

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'écriai avec cette force qu'inspire une injuste accusation: «Moi, l'aimer! oh non! Non, je le jure!» Sans rien me répondre, Moreau me présente une lettre… C'était celle que j'avais écrite à Ney. Bouleversée par mille suppositions sur la manière dont cette lettre lui est parvenue, je tombe aux pieds de celui qui pouvait seul éclaircir ce terrible mystère. L'état effrayant où me vit Moreau ranima en un instant toute sa tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois pressée contre ce noble cœur, dépositaire de mes larmes. «Elzelina, comment Ney a-t-il mérité cet excès de délire qui vous a fait oublier la dignité d'une femme?—Rien. Il me connaît à peine; et peut-être ne m'aimera-t-il jamais.—Écoutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernière fois que je touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je l'admire; mais dans ses qualités brillantes, dans cette ame élevée mais ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle doit inspirer.—Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous pas?» Moreau, blessé par cette injuste exclamation, non dans sa vanité mais dans sa délicatesse, resta rêveur quelques instans, puis, me regardant avec cet air de dignité que donne la conscience de ce qu'on vaut: «Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en coûte, mais il le faut. Votre franchise qui me désespère me montre aussi ce que je me dois à moi-même. Soyez heureuse… Je ne vous verrai plus… Écrivez-moi, je ne serai jamais étranger à votre destinée. N'oubliez pas que le titre d'ami de votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un commandement; mais avant mon départ votre sort sera assuré.—Ne m'humiliez pas ainsi, m'écriai-je, vous n'avez déjà que trop fait pour moi! Reprenez ces preuves de votre généreuse confiance,» et je lui remis les pouvoirs si étendus qu'il m'avait donnés. Il prit le papier, me serra étroitement contre son cœur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait duré plus de trois heures, j'avais tout avoué, tout, excepté mon projet d'entrer dans la carrière dramatique. Mais avant de parler des idées de Moreau à cet égard, c'est le moment de rappeler une des circonstances de mon séjour à Chaillot, peu importante en elle-même, mais qui n'est point sans intérêt pour la suite de ces récits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais guère résister à la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey me fut consacrée dans une miniature charmante comme toutes celles où le talent de cet artiste célèbre embellit encore la beauté. Un jeune peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture. À cette époque, venait de se révéler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant et heureux reproduisit mes traits, avec un caractère si noble et si élevé, que l'ouvrage excita une admiration générale dans l'atelier de l'artiste et au Louvre. Très jeune alors, Lemot, sous une simplicité rare de manières, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se définit ni ne s'exprime, mais qui décèle l'homme de génie. Plein d'inspiration et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues séances où l'amour-propre ordinaire des modèles est mis à de si rudes épreuves par l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et l'enthousiasme du maître. Dans un cabinet transformé en atelier, un lit de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude de Cléopâtre. Ainsi se forma une amitié chère et glorieuse, car elle a survécu à la jeunesse et à la beauté, et n'a point été infidèle à l'infortune. Moreau, sévère sur la modestie des femmes, avait d'abord été peu content de la mienne, et n'avait point épargné, ce qu'il appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidité s'adoucit, et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir à ce qu'ils blâment, que Moreau eût voulu posséder la statue contre laquelle il s'était d'abord courroucé.

Du reste, depuis la visite du général, qui m'avait tant agitée, mon cœur sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa liberté, d'une liberté qui permettait au moins à mon imagination de courir en idée sur les traces de celui que j'espérais bientôt voir, et dont l'image, toujours présente, chassait toutes les autres. C'était de Ney, de Ney seul que je m'occupais le lendemain même de la visite de Moreau. Quand D. L***, que j'avais envoyé chercher, arriva auprès de moi, je ne lui proposai rien moins que de partir à l'instant même pour porter au général Ney une lettre que je voulais lui écrire. «Mais ce voyage, Madame, me paraît tout-à-fait inutile; il se prépare de grands changemens; sous peu le général Ney sera appelé à Paris. Libre maintenant, vous pourrez le recevoir. Écrivez-lui, si vous le désirez, mais par la poste; cela suffit.—Eh bien! alors, mon cher D. L***, voilà comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer si l'on sait l'époque certaine de l'arrivée du général Ney à Paris. Pendant ce temps, je ferai une visite à M. Lecoulteux de Canteleu et à Molé; vous mettrez à la poste un billet que je vais écrire à Joufre, et puis vous irez m'attendre au café du pont Louis XV, pour aller de là dîner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs: vous tiendrez note de vos dépenses. Savez-vous ce que je veux que vous fassiez encore?—Non, mais je suis prêt à tout ce qui peut vous être agréable.» La soumission de D. L*** me toucha, tout intéressée qu'elle était. «Voici, lui dis-je, ce que je désire de vous: vous êtes fort mal logé, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer près de moi. Il me semble que si nous habitions la même maison, cela serait plus agréable pour tous deux. Venez donc prendre possession du joli entresol que j'ai loué pour vous.—Ah! Madame, on n'est pas meilleure. Je vais immédiatement m'occuper de tous les soins dont vous m'avez chargé. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos espérances du côté du général Ney, vos nouveaux projets dramatiques? vous y renoncez, sans doute?—Non vraiment. Je vais même ce matin chez Molé savoir s'il m'a trouvé un maître de déclamation. Chaque jour, une heure appartiendra à cette étude; et, puisque vous aimez les beaux vers, vous me ferez répéter mes rôles. Je veux absolument être présentée à Talma et à madame Petit[13].—Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un si grand acteur pourrait ne pas plaire à un aussi bon juge.—Monvel a des accens qui viennent de l'âme, et d'une ame généreuse; il arrache quelquefois des larmes; mais quelque chose de pénible se mêle aux jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prête à s'éteindre; et la difficulté de sa prononciation venant d'une infirmité physique, attriste à cause même de l'admiration qu'il inspire. Je n'ose espérer qu'il puisse me donner des leçons; mais il ne me refusera pas, j'espère, des conseils dont je sens tout le prix.—À merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec les arts?—Toutes les gloires sont de la même famille. Le talent, la renommée, portent avec eux des séductions bien puissantes. Oh! que je serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque couronne à mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la désire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques promptes et sûres nouvelles, à supporter l'attente.»