CHAPITRE LX.

Mademoiselle Duchesnois.—Le Vaudeville.—Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.

Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de complimens sur mon attention, me retint à déjeuner, et par une coquetterie de son âge, voulut préparer lui-même notre chocolat, dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualités qu'il y ajoutait encore par une préparation industrieuse: Je ne me permettrai pas de prononcer sur l'étendue de ses connaissances et la profondeur de son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontré de plus aimable que la douce indulgence et l'abnégation de tout amour-propre, qui distinguaient surtout M. de Canteleu.

La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui naît de la certitude d'une noble amitié, amitié à laquelle, si j'avais été plus prudente, j'aurai confié le grand projet dont j'étais occupée; mais je craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je me rendis donc chez Molé avec toute la chaleur et toute l'indépendance de ma résolution dramatique. Ma présence interrompit une discussion assez vive entre lui et deux hommes fort âgés que je pris pour des comédiens. Je me trompais: c'étaient de ces amateurs de théâtre, vieux aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent leurs émotions. Aussitôt que Molé m'aperçut, leste comme un jeune homme et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'écriant: «Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de mon avis, et j'espère que le jugement de la beauté sera sans appel.» Je demandai quel était le sujet de la discussion où l'on voulait bien me prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise à Julie, dans la Coquette corrigée, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la menace de lui enlever le cœur de Clitandre. Orphise répond qu'elle permet qu'on le tente, et ajoute:

Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire.

C'était Orphise-Contat et Julie-Mézeray qu'il s'agissait de juger. Ces messieurs prétendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de la finesse à exciter la vanité de Julie, n'avait montré qu'une morgue de mauvais ton. «Cela est impossible, m'écriai-je avec vivacité.—Eh bien, que pensez-vous de mon étrangère, Messieurs? reprit Molé. Quand je dis étrangère, je me trompe: quand on sent si bien les beautés de notre langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame se destine à l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas eu de plus belles.—Je serais bien plus flattée si, dans un an ou deux, vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.—Très bien, mon ange!» Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compté sur ces avantages; j'aurais étudié plus utilement l'art, objet de mes prédilections, auquel, hélas! je ne consacrai que les heures oisives d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon, lorsque j'assistai aux leçons que la première de nos tragédiennes, mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si glorieusement profité.

Molé m'avait procuré un maître de déclamation, de prononciation serait plutôt le mot propre. C'était un ancien acteur, d'une probité parfaite, d'un talent médiocre, mais dont le zèle m'eût été fort utile, si les distractions du monde ne m'eussent incessamment détournée des études que rien ne remplace.

Pendant que je demeurais à Passy, Moreau m'avait présenté son compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'expérience et le bon goût auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrière. M. Duval, quoiqu'il eût montré d'abord une surprise flatteuse et polie sur mes dispositions, ne m'en avait jamais parlé qu'avec cette franchise d'un noble caractère qui n'a jamais flatté personne. Je le consultai sur mon projet. Sans détour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque impossible. Il applaudissait volontiers à mes moyens, à ma sensibilité vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon caractère et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles presque invincibles à un début. Combien de fois le souvenir de cette franchise courageuse a excité chez moi le repentir qu'elle ait été stérile! Mais l'amitié véritable n'était jamais celle que j'écoutais.

Mes visites chez M. de Canteleu et chez Molé avaient pris toute ma matinée. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui avait été convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrivée du général Ney, et ma gaieté se ressentit de son malheur. Après avoir dîné chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendîmes au Vaudeville: on y représentait Colombine mannequin. L'actrice qui remplissait le rôle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin, me causèrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa légèreté, sa souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu résister aux impressions du théâtre, ni à l'expression publique du plaisir que les pièces ou les acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma gaieté, facilement remarquées de l'orchestre, dont ma loge était voisine, m'attirèrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le maintien annonçait, non pas ce qu'on appelle un homme comme il faut, mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on vaut: c'était Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait près de ma loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable attraction, nous applaudissions en même temps.

Après la seconde pièce, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha à lier conversation. Toujours irréfléchie, je répondis avec un laisser aller qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de l'étourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua et me dit: «Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?—Mille remercîmens, Monsieur, lui répondis-je; j'ai la certitude de n'être pas obligée d'abuser ainsi de votre complaisance.» La conversation continua. Il y avait bien dans les manières de Regnault quelque chose qui ne me plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilité d'élocution, et une sorte d'éloquence attachante qui rendait fort agréable cette rencontre, première origine d'un intérêt et d'un attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain. D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait désagréablement prévenu Regnault, fin observateur des physionomies, au point qu'il ne put s'empêcher de me témoigner qu'il ne me faisait pas l'injure de mettre le soupçon d'une passion sur un tel visage; mais il m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme. Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse à son égard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa défense en lui prêtant des qualités d'obligeance et d'utilité qu'intérieurement je lui souhaitais. «Eh bien! malgré le plaidoyer, malgré l'habitude, je vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et énigmatique, je vous engage fort à vous défaire de cette mauvaise habitude.»