Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas me voir avant de quitter Paris; et, privée des lumières qu'il paraissait avoir sur D. L***, je restai exposée, avec toute la facilité de mon caractère, à l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint bientôt lui-même dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite de Regnault avec force exclamations sur son mérite, sur son crédit, sur l'influence qu'il exerçait déjà et qu'il ne manquerait pas d'exercer davantage dans les affaires. «Vous êtes bien au fait de ce qui le concerne, dis-je à D. L***, vous le connaissez donc particulièrement?—Non, répondit D. L*** avec un visible embarras; mais M. Regnault est un personnage public que la révolution a fait assez connaître.—Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un terroriste, un proscripteur?—Loin de là, il a été proscrit lui-même.—Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus.» Ici un amer sourire anima un moment la laide figure de D. L***. «En vérité, je ne vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.—Je ris, mais seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos amis.—L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et, si je ne craignais de gâter ma soirée, je gronderais encore plus fort celui qui se permet d'en être le commentateur. M. D. L***, que cela vous suffise.» Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutumée.
CHAPITRE LXI.
Lettre de Moreau.—Il me fait une seconde visite.—Scène très vive entre nous deux.—Son projet de Mariage.
Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt, je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix, et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une existence indépendante et honorable.
La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de l'égalité républicaine!
D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière, mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous donner un mot pour lui.»
Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime, on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes qu'il aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le beau-frère du Corse[14].
«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?—Vous qui me connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous verrons, au reste, nous verrons… Parlons de vous aujourd'hui: avant de partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie? nouveau chagrin pour votre famille.—Ma famille… J'aime en vérité vous voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de 1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de générosité!—Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays étranger?—Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la Hollande.—Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y opposerai de tout mon pouvoir.—Me parler ainsi, général, c'est détruire vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous ceux que je devais à l'amour.—«Elzelina, je ne veux pas oublier combien vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à l'ambassadeur.—Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines, qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du moins.—«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.—Je vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez longues.—Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été paisible et la mienne heureuse.—Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin d'agitations et de tourmens.—Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la, cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi remplir votre fatale destinée.—Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.—Ah! s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et de vous entendre…» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du théâtre, et de nouveau je le promis.
«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens de silence, qu'on veut me marier?—Tant mieux! m'écriai-je, si celle qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau, mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?—Je ne le crois pas, mais cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis, qui ont songé à ce mariage.—Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis bien des droits à ma vénération.—Je ne suis pas encore déterminé… Ma future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.—Mais ce n'est pas la mère que vous épousez?—Non et oui, car cela revient presqu'au même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.—Mais parce qu'on marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.—Je ne dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de grands malheurs.—Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le maître?—Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque autant la discussion que l'obéissance.—Moreau, quoique vous soyez doué des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien essentielle, la résolution.»
Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.