En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé, que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement, terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les belles-mères.

Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des Gaillard, et la joie intéressée de D. L***.

Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se soustraire.

FIN DU SECOND VOLUME.

LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

AVANT-PROPOS.

Le nom de Napoléon semble retentir avec plus de bruit depuis sa chute; sa mort a réveillé l'intérêt de sa vie, et l'on dirait que le monde prête, s'il est possible, plus d'attention aux actions et aux paroles de cet homme extraordinaire, depuis que sa fortune s'est enfuie sur un rocher, et que sa voix s'est éteinte dans un tombeau. Ce sera bientôt une bibliothèque entière que le recueil des ouvrages qui parlent de lui. Mais personne n'en parlera jamais mieux que lui-même; et en effet rien n'égale pour la postérité les précieuses confidences des grands hommes qui comparaissent à son tribunal. La vérité historique se trouve quelquefois autant dans les aveux passionnés d'un acteur principal que dans les septiques commentaires d'un biographe. Le public n'aime pas toujours qu'on lui fasse ses jugemens, et de nos jours il croit autant à lui-même qu'aux historiens. Walter Scott, qui s'avance pour prendre cette qualité, ne s'en est pas acquitté de manière à ce que le public changeât de goût et d'habitude.

Les mémoires, les pièces officielles, les rapports intéressés, mais contradictoires des parties, les pensées et les confessions personnelles enfin, voilà l'histoire telle qu'il la faut à des contemporains.

Comme guerrier, comme législateur, comme homme public, en un mot, Napoléon vit déjà sous ses véritables traits dans une foule d'écrits; il nous a paru que l'homme privé se révèlerait par les lettres que nous publions, avec cet élan de passions intimes et de sentimens personnels que l'on aime toujours à surprendre dans les âmes fortes. La pompe de l'Empire éblouit, la maturité du génie commande l'admiration, mais la gloire naissante d'un héros, et les émotions secrètes de la jeunesse ont quelque chose de plus poétique. On aimera, nous n'en doutons pas, à suivre sur le théâtre de ses premiers succès celui qui doit être un jour le maître du monde, et qui, sur les champs de bataille, où il remue la fortune de l'Europe, plus tendre qu'ambitieux, ne pense qu'à Joséphine, qu'à une femme, même en face de la victoire. Cette vie, si pleine et si courte, magnifique et terrible épopée, qui commence par le délicieux épisode d'un amour si violent et si pur, quelle source singulière d'observation et d'intérêt!

Il n'y a point de calque possible pour le style d'un homme qui sentait comme Napoléon. Aussi nous livrons ses lettres au public, en lui laissant le plaisir d'en reconnaître le cachet original, sans le fatiguer des preuves de leur caractère authentique. Par un hasard que nous ne saurions nous expliquer, six des lettres qui enrichissent ce volume ont été insérées dans un ouvrage récent sur Napoléon. Nous n'avons pas cru devoir les séparer de celles qui les précèdent et qui les suivent. Adressées à Joséphine, comme presque toutes celles que nous y ajoutons, elles complètent le tableau du même sentiment; et ainsi se trouvent réunis tous les traits d'un amour qu'une sorte de superstition populaire regarda comme une partie de la destinée de Napoléon.