LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Neuf heures du matin.

À MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quittée, emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une ame si pure! J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon ame par les volontés les plus opposées; mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais récuser mon cœur, ma conscience: tu les as séduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, mio dolce amor, tu as bien reposé! As-tu seulement pensé deux fois à moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux.

BONAPARTE.
À MADAME BEAUHARNAIS

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Chauceau, le 24, à six heures du soir.