À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, section du Mont-Blanc, maison Talma, Directoire exécutif. à Paris.

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Au quartier-général, Lodi, le 24 floréal, an 4 de la république, une et indivisible.

Il est donc vrai que tu es enceinte; Murat me l'écrit, mais il me dit que cela te rend malade, et qu'il ne croit pas prudent que tu entreprennes un aussi grand voyage. Je serai, donc encore privé du bonheur de te serrer dans mes bras! Je serai donc encore plusieurs mois loin de tout ce que j'aime! Serait-il possible que je n'aie pas le bonheur de te voir avec ton petit ventre! Cela doit te rendre intéressante! Tu m'écris que tu es bien changée. Ta lettre est courte, triste, et d'une écriture tremblante. Qu'as-tu, mon adorable amie? Qu'est-ce qui peut t'inquiéter? Ah! ne reste pas à la campagne. Sois en ville; cherche à t'amuser, et crois qu'il n'y a point de tourment plus réel pour mon ame que de penser que tu es souffrante et chagrine. Je croyais être jaloux, mais je te jure qu'il n'en est rien. Plutôt que de te savoir mélancolique, je crois que je te donnerais moi-même un amant. Sois donc gaie, contente, et sache que mon bonheur est attaché au tien. Si Joséphine n'est pas heureuse, si elle abandonne son ame à la tristesse, au découragement, elle ne m'aime donc pas. Bientôt tu vas donner la vie à un autre être qui t'aimera autant que moi. Non, ce n'est pas possible, mais autant que je t'aimerai. Tes enfans et moi nous serons sans cesse autour de toi, pour te convaincre de nos soins et de notre amour. Tu ne seras pas méchante, n'est-ce pas? Pas de hum!!! à moins que ce ne soit pour plaisanter. Alors il faut trois ou quatre grimaces; rien n'est plus joli, et puis un petit baiser raccommode tout.

Comme ta lettre du 18, que le courrier m'a apportée, me rend triste! ne serais-tu pas heureuse, ma chère Joséphine? manquerait-il quelque chose à ta satisfaction? J'attends avec impatience Murat, pour pouvoir connaître dans le plus grand détail tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, les personnes que tu vois, les habits que tu mets; tout ce qui touche à mon adorable amie est cher à mon cœur, empressé à connaître.

Les choses vont bien ici; mais mon cœur est d'une inquiétude qui ne peut pas se peindre. Tu es malade loin de moi. Soie gaie et aie bien soin de toi: toi que dans mon cœur j'évalue plus que l'univers. Hélas! l'idée que tu es malade me rend bien triste.

Je te prie, mon amie, de faire savoir à Fréron que l'intention de ma famille n'est pas qu'il épouse ma sœur, et que je suis résolu à prendre un parti quelconque pour l'empêcher. Je te prie de dire cela à mon frère.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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