RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Tortone, 27, à huit heures du soir, an 4 de la république, une et indivisible.

MON AMI,

Je suis au désespoir; ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est malade. Ma tête n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qu'elle a et comment elle se porte. Si, dans notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins; fais pour elle ce que je serais glorieux de pouvoir faire moi-même. Tu n'auras pas mon cœur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui j'aie eu une véritable et constante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m'inspires encore quelque intérêt. Rassure-moi; parle-moi vrai; tu connais mon cœur; tu sais comme il est ardent; tu sais que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j'adore: sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m'abandonne; personne ne m'écrit. Je suis seul livré à mes craintes, à mon malheur: toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien, qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne. J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l'aime à la fureur, et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus, je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh! mon bon ami, je me recommande à toi; fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures à Paris, et qu'il revienne me rendre la vie.

Tu diras à ma Joséphine que si elle veut acheter une campagne, comme nous étions convenus, moitié chacun, j'y mettrai 30,000 livres et elle autant. Je prendrai cet argent sur les 40,000 qui me restent de mon bien retiré.

BONAPARTE.

Au citoyen Joseph BONAPARTE, à Paris.

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Au quartier-général, Tortone, 26 à minuit, an 4 de la république, une et indivisible.

Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie… Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas. Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il faut avoir mon cœur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est dans mon cœur… Tu souffres, et je suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.