Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent; rien ne m'arrache à la douloureuse solitude et aux serpens qui me déchirent l'âme. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres folles, insensées que je t'ai écrites; si tu lis bien, tu y verras que l'amour ardent qui m'anime m'a peut-être égaré. J'ai besoin d'être bien convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé; sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade; la saison est chaude, le voyage long. Je t'en prie à genoux, n'expose pas une vie si chère; si courte que soit la vie, trois mois se passeront… Trois mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma pensée sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir où je serais sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas à l'immortalité de l'âme. Si tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de l'anéantissement.

Murat veut me convaincre que ta maladie est légère; mais tu ne m'écris pas: il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres: Tu es tendre, sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins, insensée, loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras de la mort… Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième je suis à mon armée; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici. Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoquée dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la poste et me rendre à Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me retient malgré mon cœur. Par pitié, fais moi écrire, que je sache le caractère de ta maladie et ce qu'il y a à craindre. Notre sort est bien affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés! Mes pleurs inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m'écrit pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les maux que l'on souffre sont horribles!! Reçois un million de baisers, crois que rien n'égale mon amour, qui durera toute la vie! Pense à moi, écris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement à la peine qui me consume. Viens, viens vite, mais aie soin de ta santé.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

* * * * *

Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.

J'expédie un courrier à Paris; il prendra en passant tes dépêches. L'Épinois, qui arrive, m'assure que ta santé est rétablie. Quoique tu me l'aies écrit, les détails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te voilà bien rétablie, mon adorable Joséphine; je brûle de plaisir de te voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp étaient arrivés à Milan!… Tu dois avoir reçu le courrier que je t'ai expédié ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore trois jours. Je pars dans une heure pour voir différens postes de mon armée; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous! Murat est malade; la déesse du bal, madame Ruga, lui a proprement donné une galanterie. Je l'ai envoyé à Breschia; il est furieux: il veut mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet article, à Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir à sa Julie; il en sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'état-major se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles mœurs! Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de cœur: l'on dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite à onze heures du matin, et tu ne te levés qu'à une heure. Il avait à te parler de sa sœur, de sa maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est excessive; mon ame est brûlée. Je commence à me convaincre que, pour être sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer au bonheur de connaître l'adorable Joséphine. Tés lettres sont froides; la chaleur du cœur n'est pas à moi; pardi, je suis le mari, un autre doit être l'amant: il faut être comme tout le monde. Malheur à celui qui se présenterait à mes yeux avec le titre d'être aimé de toi!… Mais, tiens, me voilà jaloux.—Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais, ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni vie… Sans toi, entends-tu? c'est-à-dire toi tout entière. S'il est un sentiment dans ton cœur qui ne soit pas à moi, s'il en est un seul que je ne puisse connaître, ma vie est empoisonnée, et le stoïcisme mon seul refuge. Dis-moi que… aime-moi, reçois les mille baisers de l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.

Le 7, à Breschia, n'est-ce pas?

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE, à Milan.