«—J'y suis: c'est un beau négligé pour venir faire la révérence au public. Va, ma pauvre Adélaïde, si la reine de Carthage est destinée à l'honneur inespéré d'un triomphe, je ne ferai pas tant de façons, et je viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai obtenu des applaudissemens.»
Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais prié mes amis de ne pas se présenter à ma loge avant la pièce; mais Regnaud et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume: tunique, écharpe, carquois, diadème, tout cela était admirable d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanité rassurée me fit compter sans effroi les trois coups du lever du rideau, et traverser le foyer intérieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu redoutable. Je ne répondais pas un mot aux mille propos qui circulaient autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux trois ou quatre vers qui précédaient celui de mon entrée en scène, je crus sentir la terre manquer sous mes pieds.
J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voilà pour le costume et la part de l'indulgence; gare maintenant à l'accent et au jeu. Je débitai d'un ton monotone et sourd ma réponse à Iarbe, et l'effet fut rendu plus triste par le contraste de la déclamation ronflante de Lafon. La scène me parut bien longue. Quoiqu'Énée soit un pauvre personnage, Damas y mit tant de sensibilité qu'il m'électrisa à mon tour; et dans une scène avec lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une émotion succédait ainsi à l'autre, et mon cœur battait à rompre. Ce qui m'accablait, c'était le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une scène avec madame Suin, confidente. Je prononçai moi-même ma propre condamnation, pour cause de froideur et de monotonie. À la fin, mon esprit se révolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une espèce de hardiesse, fruit du désespoir, me fit retrouver une partie de mes avantages dans les derniers actes. Chose étrange! ma tête, si justement égarée, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de cette terrible imprécation:
Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux!
Enfin, mon supplice touchait à son terme, quand un nouvel incident vint troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment où je levai le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet Oudet vint se présenter à moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je mourais très bien, car je tombai réellement évanouie dans les bras de la pauvre Élise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, eût péri sous le faix, si la prompte chute du rideau ne nous eût fait secourir toutes les deux. Transportée dans ma loge, j'appris d'Adélaïde que tout le monde s'empressait à me témoigner le plus vif intérêt. «Oh! madame, dit-elle, c'est une horreur, une cabale.
«—Peut-être, répondis-je; mais au fond j'ai mal joué.
«—M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on n'achevât pas la pièce.
«—Belle équipée! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des punitions justement infligées à qui manque au public.»
Pendant ce court dialogue, on déshabillait la triste veuve de Sichée: chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon imagination ne s'alarmait de la présence d'Oudet à la représentation, de cet homme que je voyais déjà s'attacher à ma destinée comme une épouvantable fatalité.
Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux, criant à la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'après les circonstances, je supposai que cela avait dû être avec Oudet. «Il me sifflait donc, cet étrange personnage que vous me signalez?