«Non, madame, sa colère avait encore je ne sais quel intérêt et quelle bienveillance. Il lui échappait des exclamations d'attachement, avec des cris de satisfaction de votre mésaventure. Il y avait là-dessous de la rivalité, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succès, vous étiez perdue pour eux.

«—Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'écriai-je, et par association.

«—Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de l'orchestre.

«—Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et familier; vous ne devez pas le voir.»

Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa dès lors des projets d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie n'y entrait pour rien. Malgré tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de Regnaud arrivèrent encore. Tous m'engagèrent à continuer mes débuts par les rôles de Sémiramis et d'Hermione. Aucune flatterie, aucune consolation ne fut épargnée à ma vanité; mais la leçon avait été si forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut raison. Regnaud s'emporta, et son intérêt pour moi le rendit injuste. «Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comédiens.

«—Puisqu'ils ont mis le public de leur côté, c'est qu'ils avaient raison.

«—Bah! c'est notre faute; nous avons mal mené nos affaires; ne quittez pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.

«—C'est-à-dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me paraîtrait doux, mais les payer me paraît ignoble.»

On a dit que je m'étais obstinée à réclamer un second début, et que les comédiens s'y opposèrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je puis assurer que, m'eût-on assuré une part entière au Théâtre-Français, j'aurais préféré la misère obscure de la province à une seconde épreuve de la cruelle sévérité du public de Paris. Tels étaient à cet égard mes sentimens, et l'expression en était aussi vive que publique. J'eus plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le moins du monde question entre nous de récidives dramatiques. Je priai même tous ceux des artistes du Théâtre-Français que je continuai de voir, de me croire bien résignée, bien consolée, bien résolue surtout à rester sur cette première disgrâce.

M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma mésaventure tragique, était fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir depuis que j'étais détrônée, et cette conversation si piquante, cette flatteuse intimité avec un homme si distingué, je craignais en quelque sorte d'en jouir, malgré le désir que j'en éprouvais. Pour me donner le courage de cette entrevue si redoutée, j'imaginai de la faire précéder de mon portrait, modelé par Lemot, dans l'attitude de la Cléopâtre. Je le portai moi-même au ministère dans une chambre voisine du jardin, et laissai ce billet à l'huissier qui m'avait accompagnée.