«—Oui, marié à une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus brave de nous tous, descendre au rôle de courtisan!
«—Mais, lui dis-je, la femme de Ney est douée de toutes les vertus.
«—Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il aurait dû la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces politiques finiront peut-être.
«—Mais, mon ami, tout cela n'eût pas commencé, si vous eussiez eu plus d'ambition ou de justice pour vous-même.
«—Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le méprise, et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour asservir mon pays.»
Jamais je n'avais vu à Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il n'avait jamais aimé Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'était exhalée en termes si énergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intéresse, et je le quittai.
Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'était point à Paris, je partis le lendemain même pour la Hollande, après lui avoir écrit pour le prévenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est fort rare, à Delft, où j'avais des connaissances, et où je m'arrêtai quelques jours. J'écrivis à ma cousine, et n'eus point de réponse; ma lettre à ma mère reçut la suivante:
«Ce n'est pas ici qu'on a demandé à vous voir, c'est à Amsterdam que votre présence est nécessaire: rendez-vous-y sans délai, n'acceptez aucune somme comptant pour renoncer à la pension qu'on vous doit; on a écrit à M. Krayenhof, allez prendre ses avis.»
Sans laisser une minute à la raison, je répondis:
«Puisque, après une longue absence, je ne reviens dans ma famille que pour en être repoussée, qu'on me regarde dans ce moment comme à jamais étrangère, je vais à Amsterdam, et traiterai de mes intérêts sans prendre d'autres conseils que mes seules volontés pour régler des affaires qui, dès ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille à laquelle moi aussi je renonce. On a appris à ma mère à me repousser, peut-être à me haïr! Mais en songeant que je suis l'image et fus l'enfant chéri de celui qu'elle pleure, j'ose espérer que du moins jamais elle ne maudira sa fille.»