Deux heures après le départ de cette lettre, j'étais sur la route d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reçut avec sévérité, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant toutes les difficultés qu'éprouvaient mes droits à une pension. Il me proposa un dédommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du bon et respectable vieillard plut à mon cœur. Je me livrai avec bonheur à l'empressement de le convaincre qu'un vil intérêt ne me guiderait jamais. «Je consens à tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu'à votre pardon.

«—Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous haïr, pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai 12,000 florins.»

Je signai immédiatement. Il me remit en outre une parure en rubis qui était restée à Amsterdam, et que Van-M*** avait ordonné de me rendre. Elle me fut volée ainsi qu'un nécessaire contenant 4,000 livres, pendant la route. Crainte de retard, et désespérant de rien retrouver, je n'en parlai pas, et j'arrivai à Anvers le 19 février. La première nouvelle que j'appris à table d'hôte fut la conspiration et l'arrestation du général Moreau, où se trouvaient des Hollandais, des Belges et quelques Français. Si Bonaparte eût pu entendre les témoignages de l'estime universelle pour l'illustre accusé! Tout le monde exprimait à haute voix son indignation.—«Quoi! s'en prendre à Moreau, le plus honnête homme de France! disait l'un.—N'importe, disait l'autre; sa renommée est une rivalité, sa probité républicaine un reproche.—L'armée se soulèvera, criait celui-ci.—Ne l'espérez pas: le consul n'aura conçu son affreux projet qu'à coup sûr.—Alors, reprit un tout jeune homme, le tyran ira le rejoindre, c'est moi qui le dis.» Et il continua sur ce ton.

Anéantie de l'épouvantable nouvelle, j'avais gardé le silence, mais je le rompis pour mêler les accens de ma propre indignation à celle du jeune homme. Un des témoins me fit quelques signes de me défier, ce que je tâchai de faire en modérant petit à petit mes expressions; mais mon cœur parlait toujours plus haut que la prudence. La race des agens provocateurs n'est pas, à ce qu'il paraît, d'invention nouvelle; car en arrivant à Paris, mon retour fut presque aussitôt suivi d'une lettre où l'on me demandait compte de mon voyage, de mes relations; on m'engageait à m'exprimer d'une manière plus convenable sur le chef de l'état. Celui au nom duquel on me donnait ces charitables avis réunissait alors deux qualités dont une suffisait à mes craintes. Je me le tins pour dit, afin d'éviter de nouvelles attentions du grand juge et du ministre de la police générale. Je restai à Paris pendant tous les détails de l'affaire de Moreau. J'écrivis deux fois à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui refusa de me voir, et m'envoya dire que le meilleur conseil qu'il eût à me donner était de quitter Paris. Je vivais isolée, ne voyant aucun ami du général, n'apprenant que par le bruit public l'issue du procès, la noble conduite d'un de ses frères d'armes, la belle parole de ce juge héroïque, de ce vertueux Clavier, qui répondit aux insinuations d'un autre juge qui promettait la grâce au nom du consul, si le général était condamné: Et qui nous la donnera à nous, notre grâce, si nous le condamnons?

La liberté du général me rendit le calme; j'étais sûre que l'illustre proscrit serait aussi heureux qu'on peut l'être loin de la patrie esclave. Ayant alors beaucoup d'argent à ma disposition, et sous le poids du triste isolement, je fis plusieurs tournées à Nantes, à Bordeaux, à Tours. Je fis ces voyages sans but, sans plaisir, seulement par le besoin d'objets nouveaux. Je dépensais mon argent, comme si cela eût été une rente annuelle. N'ayant jamais connu les privations, pouvais-je deviner la science de l'ordre et la nécessité de l'économie?

CHAPITRE LXXII.

Ney.—Première entrevue.—Délicieuses, mais courtes illusions.

Ma destinée, si bizarre, a précipité tant d'événemens dans une carrière pourtant encore si courte, que mon souvenir, qui en a conservé fraîches toutes les émotions, en confond souvent les dates rigoureuses. N'importe, s'il y a quelque obscurité dans la chronologie de mes Mémoires, il n'y a que de la bonne foi et une religieuse fidélité dans les aveux. Cette destinée, qui semblait se plaire à multiplier pour moi les fautes, les commençait toujours par l'entourage des occasions et des personnes les plus propres à me les faire multiplier. C'est ainsi qu'à mon retour à Paris, D. L***, ce conseiller de toutes mes faiblesses, se trouva encore auprès de moi. Hélas! que ce qu'on nous dit a d'empire sur nous, quand ces paroles ne sont, pour ainsi dire, que l'écho de nos sentimens secrets et la flatterie de nos rêves! Les premières paroles de D. L*** me furent un immense bonheur: elles m'annonçaient l'arrivée prochaine et positive de Ney. Toute la soirée se passa dans le rêve enchanteur de mille projets, dans la douce espérance surtout de voir chez moi l'objet chéri de tant de préoccupations. Je chargeai D. L*** de me chercher un beau logement, de réaliser en billets tout ce que je pouvais alors posséder, de me tenir un passe-port toujours prêt, afin de n'avoir, s'il le fallait, rien à démêler avec les choses vulgaires de la vie. Au bout de trois jours, j'étais confinée dans une délicieuse retraite, rue de Babylone, petite, mais commode, et dans un espace étroit renfermant l'ombrage d'un jardin délicieux. Les premières nuits furent un enchantement au milieu duquel venait se mêler pour la première fois cette inquiétude de plaire qui en indique le besoin profond. D. L*** et mon miroir ne suffisaient pas pour me rassurer: l'amour n'a point de vanité; et j'aimais bien, car j'étais bien peu contente.

J'avais reçu trois lettres de Ney; elles étaient fort courtes, mais je les relisais souvent. Les expressions n'en étaient point passionnées, mais assez douces et assez aimables pour faire prendre le change, la galanterie étant toujours pour un cœur de femme si près de ressembler à la tendresse. Je préparai un mot pour lui, un mot qui pût me valoir à son arrivée une prompte visite; mais il paraît qu'on a peu d'esprit quand on aime, car ce billet était bien le plus sot et le plus mal tourné que j'eusse écrit de ma vie; D. L*** se chargea de le porter à celui auquel il était adressé; et dès le matin il sortait pour guetter cette arrivée, la seule occupation de ma tête. Le quatrième jour de ces courses complaisantes, D. L*** tardait à paraître: à sept heures du soir, j'allais me mettre à table, mourant d'une impatiente terreur, lorsqu'il entra en me criant de la porte: Il est arrivé! je l'ai vu, il tient votre billet.

«—Et sa réponse! m'écriai-je.