«—Vous m'intéressez trop pour que je ne prévoie pas à votre place.
«—Je vous intéresse. Ah! ce mot me suffit. Que de devoirs vont nous séparer! Que ce jour me soit dû moins paisse avec mes illusions; si ce jour doit être mon avenir tout entier, ne l'attristez point d'avance.» Ce mot était le cri du cœur; il le comprit, et son regard me dit assez qu'il était heureux. Et moi, fière de tant de gloire et d'amour, je me trouvais plus qu'une reine.
Trop franc, trop loyal pour hésiter devant un devoir et un aveu, Ney ne me laissa point ignorer les projets de Napoléon pour son union avec une jeune et belle personne amie d'Hortense. À force d'admiration pour une si haute probité, j'étais heureuse en l'entendant parler de cette union qui, par un lieu sacré, allait le séparer de moi.
«Mais si vous formez ce lien, lui dis-je seulement, vous poserez donc les armes?
«Les poser! j'espère bien rester le dernier sur les champs de bataille; mais, vous ne le croirez pas, c'est Napoléon qui tient en général à ce qu'on se marie. Je ne sais trop s'il a raison: car quel est l'homme qui ne change pas un peu avec une famille, avec des enfans?
«—Mais dans le haut grade où vous êtes parvenu, on peut être suivi de sa femme?
«—Ce serait n'avoir pour elle nulle pitié que de l'exposer ainsi aux périls de la guerre. Nous sommes tous soldats; et, en nous élevant à un grade, Napoléon ne nous élève qu'au droit d'avoir la meilleure part dans les périls et dans les fatigues. Nous ne passons pas même les revues en calèche, et nos pauvres femmes seraient fort mal sur un champ de bataille.
«—Ah! si j'en avais le droit, je saurais bien vous suivre au milieu de ces travaux de la gloire, et la fatigue elle-même me paraîtrait déjà une récompense.»
Ney n'était pas homme à transiger avec un devoir, et j'ose dire que, sans cette conviction, il m'eût été moins cher. Dans ce moment, le devoir même lui était doux, car la femme qu'on lui destinait était en tout digne de lui. D'après ses aveux de mariage, j'aurais craint de donner à Ney de mon caractère une opinion défavorable en lui demandant de revenir. Mais qu'il me fit heureuse en me disant: «Mais je suis libre encore; vous ne me renverrez pas demain: à quelle heure serez-vous chez vous?
«—À toute heure. Je ne suis restée à Paris que pour vous; je n'ai choisi cette retraite que pour vous y recevoir; je la quitterai, je quitterai Paris, je quitterai la France quand je ne pourrai plus sans crime vous y attendre.