«—Vous êtes bien dangereuse!

«—Je ne le serai jamais pour vous. Je prévois nos destinées, qui ne peuvent être unies; mais je saurai préférer votre gloire à mon bonheur. En vous perdant, aimer seule ne peut être un crime, et cela suffira encore pour mon bonheur.

«—Mais comment ai-je pu vous inspirer un sentiment si voisin de l'enthousiasme?

«—Depuis que votre nom fut prononcé devant moi par les témoins de votre valeur et les compagnons de votre gloire.»

Il me serra contre son cœur avec une violente tendresse, et avec ce cri:
«Je vous jure à jamais une amitié de frère.»

Nous restâmes quelques momens dans le silence d'un bien doux recueillement et d'une admiration presque égale. Ô gloire! tu n'es donc point une chimère, puisque tu donnes tant d'élévation et de réalité à un sentiment déjà aussi élevé que l'amour?

Ney me quitta; mais la nuit était si belle, mais mon cœur était si plein, que, le croyant encore présent dans ces lieux qu'il venait d'animer, je parcourais avec délices les détours embaumés de mon jardin, heureuse enfin d'avoir trouvé un objet à mon imagination, un but à mon existence, un besoin de noble indépendance, et d'avenir digne du sentiment qui venait d'embellir ma vie.

Je résolus de réaliser tout ce qui me restait de fonds, de partir le jour où son mariage serait fixé irrévocablement, de m'assurer son estime par cet effort douloureux, et de conquérir les droits si consolans d'une héroïque amitié. Pour la première fois, j'avais de la prévoyance, et je me rappelai que ma pension avait de longs arrérages dont je songeai à presser le recouvrement, pour augmenter les capitaux sur lesquels se fondait ma liberté.

D. L***, qui s'était éloigné après la preuve de dévouement qu'il m'avait donnée, la remise du billet tant attendu de Ney, revint le lendemain. Je sentais le besoin de la reconnaissance pour ce qui me semblait un bienfait, et en même temps un inexprimable malaise vis-à-vis de celui que je voulais récompenser. J'étais déjà si fière d'avoir approché du noble cœur depuis si long-temps appelé par le mien, que je craignais d'entendre un mot, de soutenir un regard qui pût porter atteinte à la flatteuse certitude d'être, par toutes mes relations et tous mes sentimens, digne de son intérêt et de son estime. Je dis à D. L*** que mon intention était de partir pour l'Italie aussitôt que le mariage de Ney serait fixé. D. L*** parut hors de lui, non seulement par la surprise de me voir instruite de cet événement, mais encore par l'annonce de mon projet de quitter Paris.

«Combien, me dit-il, vous êtes toujours extrême dans vos résolutions! Pourquoi quitter Paris? Ney vous aurait-il déplu; lui auriez-vous surpris des défauts?