Je ne répondis rien. L'Empereur se rapprocha de moi et nous causâmes avec plus d'abandon encore; il se faisait aimable, et je le trouvai assez pour oublier Moreau, l'empereur, le roi; toutefois plus de brusquerie que de tendresse. Il ne fallait qu'un peu de tact pour s'apercevoir que les femmes ne pouvaient guère exercer d'empire sur Napoléon; qu'il était capable de faiblesse, mais nullement de ces attachemens aveugles qui peuvent devenir si funestes aux peuples chez les souverains. Il n'y eut jamais à craindre avec lui que les trésors publics fussent sacrifiés à apaiser les vapeurs et à désarmer la migraine d'une favorite.

Il n'ignorait rien de ma singulière existence, et me demanda si j'étais attachée au théâtre de Milan, si je comptais y rester. Je lui répondis que mon projet était, aussitôt après les fêtes, de voyager dans le Tyrol. Il me jeta un regard dont rien ne pourrait exprimer la pénétration, en ajoutant «Vous êtes donc Allemande.

«—Non, sire, je suis née Italienne, et j'ai le cœur français.»

Il me regarda de nouveau, resta quelques minutes indécis, puis me dit seulement avec la nonchalance royale ou ministérielle: «Je m'occuperai de vous.«Après cette vraie réponse de pétition, il disparut. Je fus reconduite par mon introducteur qui m'accabla de questions, auxquelles je répondis de manière à satisfaire sa curiosité ou son obligeance, et nous nous quittâmes fort bons amis.

En rentrant chez moi j'éprouvais une agitation extrême. J'étais fière et humiliée; le passé venait en quelque sorte accuser le présent. Je me rappelais que neuf années avant j'avais occupé ce palais, aujourd'hui impérial, dans un éclat pareil à celui de ses hôtes couronnés; et j'en revenais avec une invincible admiration pour le persécuteur de celui qui m'en avait fait partager les honneurs, ce persécuteur qui venait de placer son souvenir à la place du premier souvenir de l'exilé.

Tourmentée par toutes ces idées, je pris de sages résolutions; mais la fatalité était là pour les chasser. Deux jours se passèrent et je n'entendis plus parler de rien. Les blessures de la vanité commençaient à se joindre aux tourmens de l'ennui, quand je reçus la visite du grand maréchal du palais. Il m'étonna beaucoup plus par la magnificence du don qu'il me fit, que par l'annonce d'une seconde audience de l'Empereur. Je voulus refuser le présent auquel je n'avais point de droits; Duroc me donna de si bonnes raisons sur la nécessité d'accepter, que je m'y résignai par dévouement, en lui demandant s'il fallait que j'en remerciasse l'Empereur. «Certes, me dit-il; sans cela il vous en demanderait des nouvelles avec humeur, avec inquiétude même; et dans tous les cas il prendrait votre refus pour une ruse ou pour une offense. L'Empereur n'est pas un homme comme les autres; il mérite bien de n'être pas traité de même.»

Je me rendis encore le soir au palais, comme j'en avais reçu l'ordre. Même introduction, mais attente beaucoup plus longue. Le grand maréchal me conduisit dans une pièce assez spacieuse, qui ressemblait bien plus à un bureau de ministre qu'à un boudoir de souverain. L'Empereur était occupé à signer un énorme paquet de dépêches; il ne fit que jeter un regard à notre entrée. Le maréchal me fit signe de m'asseoir et il se retira. Un grand quart d'heure se passa sans que l'Empereur parût se souvenir que j'étais là. Tout à coup se tournant sans quitter la plume, il me dit: «Vous vous ennuyez?

«—C'est impossible, sire.

«—Comment, impossible?

«—Ne suis-je pas témoin des travaux d'un grand homme? N'y a-t-il pas là quelque intérêt pour l'amour-propre?» Là-dessus je me levai; il en fit autant, et il s'approcha avec beaucoup plus de grâce que lors de la première entrevue. Tout à coup il regarda du côté de son bureau, traversa la chambre, sonna, et d'une porte opposée à celle par laquelle j'étais entrée, je vis un mameluck ayant derrière lui plusieurs hommes qui restèrent en dehors. Je fus si étourdie de cette apparition, que je n'entendis rien; les yeux du mameluck se fixèrent sur moi d'une manière effrayante; il remit un paquet à l'Empereur, qui se rapprocha silencieux de son bureau. Dans mon inquiétude je me levai, marchant librement et à grands pas. Je fis comme si je n'apercevais pas l'Empereur venant doucement derrière moi. Bientôt je le regardai; ses yeux exprimaient bien plus l'énergie italienne que la dignité impériale. Je songeai peu à l'étiquette, et il n'en fut que plus aimable; et notre intime causerie se prolongea, à son insu comme au mien, jusqu'à deux heures du matin. «Vous ne dormez donc pas, lui dis-je?—Le moins possible; ce qu'on prend au sommeil est autant d'ajouté à la véritable existence, me répondit-il.»