Lorsqu'on parle d'un homme si extraordinaire, les plus minutieux souvenirs ont encore je ne sais quel puissant intérêt; qu'on me pardonne donc encore quelques détails. On a fait grand bruit de sa brusquerie presque brutale: c'est une critique de la haine. Certes, Napoléon n'était pas un grand homme dameret; mais sa galanterie, par cela même qu'elle n'était pas d'une nuance commune, en devenait plus flatteuse; elle plaisait parce qu'elle était sienne. Il ne disait point à une femme qu'elle était belle, mais il détaillait avec le tact d'un artiste ses avantages.

«Croyez-vous, m'avoua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au théâtre, j'ai soupçonné un peu de contrebande dans votre beauté?»

On à débité encore que sa peau avait la teinte et le désagrément de celle des hommes de couleur: ceux qui l'ont vu de près se joindront à mon témoignage pour le nier.

Napoléon me parut mieux empereur que consul; sa physionomie avait gagné de la noblesse et n'avait point perdu de sa simplicité; son regard était d'une incroyable pénétration; les belles lignes de son profil surtout rappelaient ce caractère césarien, signe de la grandeur, sorte de prédestination de l'empire. Ses mains, auxquelles on a fait une célébrité, ne démentaient point en effet leur haute réputation; j'en remarquai l'étonnante blancheur, et il m'en remercia presque avec le sourire d'une jolie femme. Tant il y a toujours dans les plus grands caractères une place en réserve pour quelque puérile vanité!

Je puis avouer ici un changement dans mes opinions, que tant d'autres éprouvèrent comme moi à cette époque. À dater de cette entrevue, Napoléon ne s'offrit plus à ma pensée que comme le plus grand homme de son temps. Les doubles rayons du génie des armes et des affaires brillaient sur son front; guerrier victorieux, souverain législateur, ses luttes militaires étaient encore des veilles politiques. Dès lors mon enthousiasme ne connut plus de bornes; et ce fut à ce point, qu'en revoyant Ney, il s'en aperçut et m'en fit la remarque. J'oubliais de dire que dans mon entrevue avec l'Empereur, quand je lui exprimai ma reconnaissance de son magnifique présent[2], il me répondit: «Je me souviendrai de vous, et nous ferons plus…»

Il tint parole; car lorsque, trois ans après, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely présenta à sa signature mon engagement pour la cour de Toscane, près de la princesse Élisa, l'Empereur dit; «Oh! c'est notre fama volat; certes, j'approuve;» approbation qui me valut le retour de Regnaud, sa confiance, dès lors entière, la protection et les bienfaits de la sœur de Napoléon.

CHAPITRE LXXV.

Départ de Milan.—Voyage dans le Tyrol.—Épisodes de ce voyage.

Je quittai Milan vers la fin de juin 1805; je m'arrêtai quelques jours à Vérone, et passai de là dans le Tyrol, la vie tranquille et sédentaire m'étant impossible. Je sentais le besoin de me rapprocher du théâtre de notre gloire, pour laquelle se préparait une nouvelle campagne, qui devait avoir aussi ses lauriers pour l'objet de mes voyages. Mon désir de revoir Ney n'était pas cette fois sans l'hésitation de quelques remords. J'avais beau me répéter que n'étant liée avec lui que d'une amitié fraternelle, je n'avais rien à me reprocher; je n'en passai pas moins quelques mois avant d'aller le rejoindre!

Je pris à Vérone un domestique italien; j'achetai deux magnifiques chevaux, je m'habillai en homme; et réduisant mon attirail à un simple porte-manteau, j'entrepris la visite du Tyrol comme on ferait une promenade à Vincennes. À Vérone, un pont sépare seul l'Autriche des États cisalpins. La bourse bien garnie, c'est de là que je recommençai mes caravanes guerrières. Dès la première dînée, l'inexactitude des comptes me fit mal augurer de mon élégant domestique: je le congédiai, sentant le besoin, dans une contrée si sauvage, de ne pas ajouter encore à mes dangers. Je le remplaçai par deux bons guides, qui parlaient l'italien et l'allemand. J'aurais voulu passer ma vie à courir de la sorte. Chemin faisant, je me faisais raconter les exploits de ces admirables chasseurs de chamois, dont quelques uns ne dépareraient point l'histoire des héros. Les Français étaient venus jusqu'à Melwald, et mes guides n'eurent garde de me laisser ignorer les prodiges de valeur de leurs compatriotes. Au récit naïf de cette bravoure ignorée, je faisais des vœux pour qu'un peuple si franc et si noble échappât aux désastres d'une invasion nouvelle. Oui, je l'avoue, au milieu de ce pays, j'avais quelque regret à nos triomphes, dont il eût été la victime. J'obtins des détails curieux sur une montagne digne de la réputation du Saint-Bernard ou du Mont-Blanc; et, comme aucune folie ne devait m'être interdite, je résolus d'y aller en pélerinage, et courus grand risque d'y terminer le pélerinage de ma vie.