Madame Pâris prétendait avoir suivi son mari à l'armée de Condé. À la prise de Kehl, un chef de bataillon de l'armée républicaine l'avait sauvée et conduite au général Joubert, qui la rendit à son père. Le général Moreau avait fait exprès pour elle un voyage à Paris. Pénétrée de tant de loyauté, elle avait trop loué devant son père ceux qu'il haïssait comme ennemis de son parti, et l'avait quitté (ce qui était pousser bien loin la reconnaissance). Après avoir perdu son mari idolâtré, elle avait quitté les rangs des royalistes pour ceux des républicains dans l'ardent désir de retrouver sa patrie, et de mourir obscure aux lieux qui l'avaient vue naître.
Je la laissai dire sans l'interrompre, attendant qu'elle en vînt à ce qu'elle voulait de moi; elle y vint: il s'agissait de lui donner mon passe-port, où l'on arrangerait le signalement, ou bien de lui en procurer un pour se rendre, en France. Regardant alors la veuve et ses complices, je lui démontrai avec une désespérante exactitude tous les mensonges de sa narration. «Vous prétendez avoir été sauvée aux environs de Kehl par le général Joubert: il n'y était pas. C'était le général Férino qui se battait contre l'armée de Condé, lorsque le prince Charles fut repoussé vers Ettinger. Quant à Moreau, il était à l'armée de Sambre-et-Meuse; il ne fit aucune démarche à Paris en faveur d'une veuve d'émigré. Il en sauva plus d'un sur le champ de bataille, et je le sus; mais jamais il n'a été question du roman que vous venez de me débiter.»
Après cet éclat, je vis la bassesse dans toute sa nudité. Il faut dire ici que par prudence Ney avait voulu que je passasse pour la sœur d'un des sous-officiers qui me remettait ses lettres. Cette circonstance laissait de l'espoir à des gens qui ne connaissaient pas le soldat français, et ce courage qui résiste à l'or comme aux boulets. Madame Pâris crut devoir tout risquer.
«—J'ai, me dit-elle, une mission pour la France, qui sera payée au poids de l'or en cas de succès. Il faut un passe-port et quelques moyens de liaison avec des généraux français.» Murhauzen ajouta que mon dévouement me vaudrait une haute protection. Rien ne me fut pénible comme le visage heureux de ce jeune homme, si jeune jouant la trahison.
«Eh bien! belle dame, me dit madame Pâris, en me tendant la main, êtes-vous des nôtres?»
Je lui déclarai, en reculant, mon indignation contre de tels moyens de fortune, et ma résolution de les en faire repentir s'ils ne quittaient Inspruck dans les vingt-quatre heures.
«Je saurai bien me faire protéger,» répondit madame Pâris.
«—Et moi me faire croire en dépit de vos protections, parce que ceux à qui je parlerai de vos menées savent que j'en suis incapable.
«—Vous faites bien l'importante, pour la parente d'un sous-officier qui suit l'armée!
«—Eh bien! vous qui êtes si distinguée par les manières et si peu par les sentimens, partez cette nuit même, ou demain vous êtes arrêtée.»