«—Vous savez, ma pauvre amie, quoique vous ne recueilliez que d'incroyables fatigues de votre attachement pour moi, combien il m'importe qu'on l'ignore.

«—Pour revenir à mon compagnon de voyage, je vais m'en débarrasser, puisqu'il vous paraît suspect.

«—Je crois que c'est un espion.

«—Bah! il serait venu ainsi se jeter dans la gueule du loup?

«—Il ne vous parlait pas de l'armée, de l'Empereur?» Me voyant résolue à retourner en France avant la fin de la campagne, Ney m'engagea du moins à m'établir dans une ville; je le promis et n'en fis rien: il me retrouva partout en chevalière errante.

Je fus pendant mon séjour dans ces contrées, et avec toute ma finesse moitié italienne, moitié française, mise en défaut par deux Allemands qui étaient pourtant bien de leur nation, et qui n'en avaient que plus beau jeu avec moi. L'esprit, qui donne des lumières, donne aussi une certaine confiance qui vous rend plus souvent dupes que les sots. J'en fis l'expérience avec mes Allemands, et c'est ce que l'on va voir dans le chapitre qui suit.

CHAPITRE LXXVI.

Nouvelles courses dans le Tyrol.—Scène d'espionnage.—Madame Pâris.—Le général Delzons.—Courtes entrevues avec Ney.—Souvenirs du général Championnet.

Dans la maison où je logeais à Inspruck, il y avait une dame Murhauzen, avec laquelle je parcourais le pays. Son fils paraissait avoir grand peur des soldats français; mais cela était une frayeur de convention. Enfin le jeune Murhauzen était un espion du cabinet autrichien. Avec un peu de réflexion j'aurais dû le deviner; mais son air triste me trompa, parce que je trouvais naturelle cette antipathie pour l'étranger. Mais lorsque je découvris cela, il fallut toute la bonté de mon cœur pour ne pas tout déclarer à l'autorité, et faire arrêter sur-le-champ les coupables. Grâce à mon silence ils ne furent arrêtés que long-temps après. Mais voici l'histoire de ce curieux espionnage dressé dans les montagnes du Tyrol.

Un pavillon de la maison où je logeais à Inspruck avec la famille Murhauzen était occupé par une femme que j'appellerai Pâris, parce qu'elle était cousine du garde du corps qui donna si intrépidement la mort à Lepelletier de Saint-Fargeau, pour son vote contre l'infortuné Louis XVI. On la disait fort affligée d'une perte récente. En allant la voir avec le désir de la consoler, j'avoue que je fus assez mal prévenue par l'appareil fastueux de son deuil, l'élégance de son désespoir et les grimaces de sa douleur. Madame Pâris ne savait pas qu'elle allait débiter son roman devant un témoin de certaines circonstances dont elle allait maladroitement s'étayer. Madame Pâris était jolie; en la voyant et en l'entendant, on la reconnaissait bien pour une femme de l'aristocratie; elle avait de fort bonnes manières et peu d'instruction. Si elle avait su pleurer, madame Pâris m'eût facilement trompée; mais je ne pus jamais croire à la douleur de ses yeux noirs, dont l'expression n'était pas l'attendrissement.