«—Du reste, soyez tranquille; Gardanne est un ami, il vous recevra bien; il vous a vue avec Moreau, et la reconnaissance sera piquante. Parlez-lui du passage du Mincio, qu'il traversa avec cent grenadiers ayant de l'eau jusqu'au menton, et de sa bonne fortune après la bataille d'Arcole.
«—Mais vous n'étiez pas là.
«—N'importe, j'ai tout su de la personne elle-même: une fort jolie
Piémontaise, ma foi! parente du comte de la Roquette, de Turin.»
Ney partit, et les heures commencèrent à me paraître des semaines. J'écrivis au général Gardanne; il me répondit, en me priant de passer au château le lendemain. Il occupait un entresol du pavillon Marsan.
J'attendis quelques minutes, et Gardanne parut. Je le trouvai bien vieilli et bien changé: c'était vraiment un prodige, une politesse de l'œil de bœuf. Apparemment que je ne lui parus pas aussi changée, ce qui amena une discussion assez singulière, et un échange de propos galans qui me firent craindre d'accepter son égide pour le voyage; et en effet mes mesures furent prises autrement. Je chargeai mes connaissances de m'indiquer un officier avec lequel je pusse partager les frais et les inconvéniens du voyage. La personne qu'on m'indiqua et qui vint me voir tomba à l'instant même d'accord sur les conditions. C'était un officier de hussards, depuis général de brigade. Déry, c'était son nom, me prévint qu'aux frontières nous ne pourrions continuer la route dans la même calèche, les femmes à la suite étant proscrites; mais il me promit d'arranger tout pour le mieux.
Déry, dont la curiosité avait été vivement piquée par ma démarche mystérieuse, fut cependant d'une discrétion parfaite. Bien éloigné de cette banale galanterie, qui se croit obligée d'avoir des hommages pour toutes les femmes, il se contentait de me montrer la plus cordiale amitié. Quand nous descendions de calèche, il me laissait tranquillement sauter à bas de la voiture, comme si j'eusse été un aide de camp. «Je suis, me disait-il, bien peu galant avec vous; mais l'idolâtrie que j'ai pour votre sexe me rend incapable de soins pour un pantalon, de tendresse pour une cravate noire, de folie pour une casquette. Vous êtes trop bien en homme pour être une femme dangereuse.
«—J'en crois votre franchise, et je suis de votre avis: une femme garçon est moins gênante, mais elle est moins jolie.
«—Vous allez trop loin; cet effet-là n'est pas général, il est chez moi seulement personnel.
«—Malgré cela, je vous assure que ce n'est point là mon costume de conquêtes, ce n'est que mon habit de campagne.
«—Mais ces campagnes, quel motif vous en a fait braver les fatigues et supporter les tristes spectacles de la guerre?