«—Celui qui nous fait faire ce qu'à vous vous fait faire la gloire.

«—Vous allez rejoindre un amant?

«—Non, mais un ami qui le fut, qui ne doit plus l'être, et qui demeure l'unique objet d'une admiration passionnée, le héros de mon imagination, l'idole de mon cœur.

«—Heureux qui peut inspirer un sentiment si exalté et si exempt d'égoïsme!»

J'avoue que je fus flattée de voir un peu Déry revenir de ses préventions, sans aucune curiosité indiscrète; et je m'abandonnai au plaisir de raconter ma vie militaire. Il la trouvait bien aventureuse et bien étonnante. «Hélas! lui disais-je, elle ne sert peut-être qu'à faire naître l'idée de quelques défauts, plutôt que celle des qualités courageuses qu'elle a réclamées. Mon Dieu, un peu de repos vaudrait mieux pour le monde; mais je ne regrette pas d'avoir fait comme j'ai senti. Si j'avais encore le choix d'une destinée, je prendrais encore le tumulte d'un sentiment passionné, même malheureux, de préférence à une vie tranquille mais morte, sans exaltation et sans ressorts. Cet homme qui m'inspire cet attachement qui vous semble extraordinaire viendrait à me haïr demain, que son image resterait là gravée et suffirait aux battemens de mon cœur.»

Déry avait deviné ce nom si cher qui m'occupait; il ne le prononça point en signe d'intelligence; mais il prit plaisir à me vanter les exploits de cette valeur qui chez Ney était presque fabuleuse, même parmi tant de braves. Il m'indiqua adroitement un moyen sûr de faire connaître où j'étais à celui que cherchait ma constance; mais je ne voulus point l'employer: j'avais promis le mystère, et je voulus y être fidèle au risque de mille dangers, de mille fatigues; au risque d'être mal jugée et compromise.

Je ne parle point de la route, déjà attristée par les commencemens de l'hiver; je dis seulement à Déry que la saison m'effrayait pour nos pauvres soldats; que le froid serait excessif. «Bah! me répondait-il avec toute la gaieté des camps, ils n'ont pas le temps d'avoir froid

Hélas! l'hiver n'a que trop prouvé plus tard qu'il était un ennemi, et le seul qui pour nos armées serait invincible. Il a fallu tous les élémens conjurés pour que notre France fût abattue. Et alors, que de noms chers à mon cœur sont entrés dans l'histoire! Ce brave Déry, lui aussi, fut moissonné à la fleur de l'âge, dans la fatale campagne de Russie, terrible représaille de nos triomphes, plus terrible signal de nos malheurs!

Je ne sais si je me trompe, mais les peuples ne recommenceront plus rien de pareil aux grandes destinées que nous avons vues finir! D'autres gloires pourront naître, mais jamais la gloire des armes ne retrouvera ces marches rapides du Tage à la Neva, cette course dans toutes les capitales devenues comme des casernes françaises. Est-il une épopée à la hauteur d'une telle histoire?

CHAPITRE LXXVIII.