CHAPITRE LXXIX.
Suite du précédent.
Je tenterais vainement de peindre ce que, dans cette terrible journée, j'ai vu de carnage et d'horreur. Conduite au sein des dangers sans aucune intention belliqueuse, j'évitais cependant les combats qui ne m'effraient point. Mais dans ce triomphe d'Eylau, si chèrement acheté, je ne fus plus maîtresse de mes actions; il fallait marcher ou suivre, et fuir était impossible: Ney était en avant, là comme toujours, au poste du péril.
Depuis plus d'une lieue nous trouvions des troupes échelonnées sur la route. C'étaient des dragons postés pour diriger la marche des renforts. Tous les soldats voyaient et annonçaient avec transport les apprêts d'une bataille; tous étaient gais, impatiens, confians dans le génie de leur chef et dans la vigueur de leurs baïonnettes. En le voyant, ils croyaient voir la victoire. Il y avait dans la sécurité de ces courages je ne sais quelle force surhumaine qui semblait défier la fortune. Je puis assurer que je traversai toutes ces lignes, tous ces préparatifs de bataille, avec mon domestique, aussi tranquillement que si j'eusse fait une promenade au bois de Boulogne. La misérable bicoque d'Eylau avait été abandonnée par les habitans, ainsi que toutes les maisons à quatre ou cinq lieues de distance; au détour d'un chemin, j'en vis une dont la porte était ouverte: Hantz y vint abriter nos chevaux. Un reste de chaleur et les débris d'un repas prouvaient qu'elle venait depuis bien peu de temps d'être désertée; mon infatigable aide de camp découvrit même en furetant des provisions. Je ne saurais peindre avec quel plaisir je préparai un grossier repas, me faisant fête de l'hospitalité militaire que je pourrais offrir à nos braves. Hélas! il fallut bientôt y renoncer pour nous-mêmes: nous avions eu à peine le temps de prendre un à-compte, lorsqu'un coup de canon, annonçant le commencement de l'affaire, ne nous laissa plus sentir d'autre besoin que de connaître le point de l'attaque, la position du corps de Ney, et à songer à notre sûreté. Hantz alla brider les chevaux avec quelque regret; il était dur, en effet, de quitter si tôt et en pareille circonstance un si bon gîte. Mais nous eûmes bientôt un autre objet de préoccupation: à un quart de lieue nous trouvâmes les armées en présence; vingt bouches à feu avaient fait sonner l'heure de l'extermination.
Je ne sais quelle inspiration me poussa, mais je mis mon cheval au galop vers le point même de l'attaque, de laquelle j'approchais. Je vis très distinctement l'ordre de la bataille qu'entamaient trente pièces de canon, en tête d'une division dont le général tomba blessé. Des tressaillemens convulsifs saisirent mon corps; à ce terrible aspect, je songeai à Ney; et à l'idée de la mort qui peut-être… j'étais déjà tentée de maudire la gloire.
Certes, les Russes sont braves; ils le furent surtout à cette affreuse boucherie d'Eylau: immobiles sous la mitraille, ils n'avançaient pas, mais ils ne reculaient pas non plus. Toutefois cet héroïsme avait quelque chose de stupide; ce n'était pas cet élan de confiance, cette inspiration de victoire qui circule dans des bandes françaises. Après trois heures, l'attaque était générale et acharnée. Les bataillons, arrêtés par une chaussée, ne pouvaient avancer en ligne. En un instant, sans perdre le pas, le premier rang fait feu, puis s'ouvre au milieu par droite et gauche et va par les flancs rejoindre le dernier, tandis qu'un autre rang le remplace en tête. Qu'on juge des ravages que tous les coups portent dans les rangs; et cette manœuvre que je décris peut-être mal, mais à laquelle à cette heure il me semble que j'assiste encore, s'exécuta avec une précision et un sang froid douloureusement admirables. La neige tombait à gros flocons sur cette scène d'épouvante. Hantz me conduisit par un chemin de traverse vers les débris du toit d'une masure. Je descendis de cheval et voulus envoyer mon domestique découvrir de quel côté nous pourrions attraper la route de Chomoditten, vers laquelle devait se trouver le corps de Ney. Hantz refusa obstinément d'obéir, disant: «Mort ou vif, je ne quitte point d'un pas ma jeune maître.» Je commençais à éprouver du malaise, et je voulais remonter à cheval pour échapper par l'action à l'accablement de mes pensées, lorsque des cris, un bruit épouvantable quoique lointain, nous clouèrent à l'étrier, la bride en main. «Oh! m'écriai-je, c'est une déroute, que je meure avant!—Non, voyez-vous, ma jeune maître, ce sont les Français qui nettoient la plaine.» Les cuirassiers s'étaient élancés sur une redoute et avaient été repoussés par les Russes. Les fantassins l'attaquèrent: c'était une émulation de valeur et de rage. Nous étions derrière un escadron de la division Montbrun. Je résolus de ne plus m'éloigner de cette muraille de braves, qui me paraissait le plus sûr rempart. C'était le moment où tous les corps donnaient.
Que ceux qui n'ont pas vu de près une bataille se trompent quand ils croient les chefs moins exposés que les soldats! J'ai surpris des états-majors entiers, chargeant à la tête des divisions. Un instant la cavalerie légère avait été mise en désordre et brisait ses carrés; tout fut dans le même instant rétabli par l'intrépidité des officiers du plus haut grade, restés fermes au poste. Les aides de camp, les ordonnances volaient de toutes parts au milieu de l'obscurité et de la mort, avec une intrépidité qui fait croire à toutes les fabuleuses descriptions des poëtes.
Dépouillés d'une partie de leur artillerie, les Russes, après d'inouis efforts, commençaient à fléchir; on les poussait avec fureur. Je ne dirigeais plus ma marche, je suivais le torrent. Dans cette mêlée, je fus reconnue par Caland, vaguemestre du 3e corps. Il me prit sous son égide, et, loin de blâmer mon imprudence, il se mit à louer ce qu'il appelait ma bravoure dans ces termes énergiques que je ne puis répéter pour les salons, mais qui composent, sans le dégrader, le vocabulaire des champs de bataille. Je demandai à Caland si l'on savait quelque chose de Ney. «Il chasse les grenadiers de Woronsof. Si vous voulez souper avec lui, il faudra l'aller chercher un peu loin.
«—Mais de quel côté? m'écriai-je.
«—Impossible en ce moment d'y aller. Vous êtes bien ici; je veux vous enrégimenter.» Un ordre soudain vint l'enlever à ses joyeux propos.