On se battait depuis le matin, et il était déjà plus de trois heures; je crus apercevoir les chasseurs à cheval de la garde: je m'approchai pour m'en assurer, connaissant beaucoup leur colonel, le général Lefebvre-Desnouettes. C'étaient la 4e et la 5e division de cavalerie légère, qui, quelques minutés après, culbutèrent dans une charge jusqu'à la réserve russe. Dans le moment régnait autour de moi une espèce de calme, ou plutôt le bruit du canon et de la mousqueterie ne frappait plus une oreille faite depuis six heures à leur tapage. J'étais alors d'un sang froid qui, en me le rappelant ici à mon bureau, me semble merveilleux, et que le lieu de la scène rendait tout naturel. Hantz me força de prendre quelques gouttes d'eau-de-vie. Je déteste cette boisson, mais en avaler une cuillerée suffit pour m'expliquer le juste prix que les soldats y attachent. L'effet en est prompt; et si le courage peut s'en passer, les forces en ont besoin.

Déjà les mouvemens de nos troupes en avant laissaient l'espace libre au service rapide des ambulances. Je vis là l'intrépide Larrey au milieu de ses prodiges, ses dignes camarades fouiller les monceaux de cadavres dont la terre était jonchée, pour arracher et secourir tout ce qui respirait encore. Hantz s'était mis au service des ambulances avec une généreuse activité, quand tout à coup les colonnes s'ébranlent de nouveau. Mon cheval m'emporte; Hantz l'aperçoit, et stimule encore sa course par celle du sien qui me presse. La charge sonne; notre cavalerie est au galop avec son impétuosité de feu. On ne tourne pas l'ennemi, on l'enfonce de front. Les Russes, formés par leurs défaites mêmes, tiennent bon avec un courage et une habileté dignes de leurs maîtres. À Eylau, quoique vaincus, les Russes devinrent presque des rivaux.

J'avais toujours d'excellens pistolets et le sabre léger que Moreau me donna lorsque je partis pour Kehl avec lui; armes innocentes, qui n'avaient encore servi dans mes campagnes qu'à effrayer les hôtes malgracieux qui voulaient trop me rançonner. Cette fois la mêlée, était si chaude, que machinalement je me tins en garde, non pour frapper, mais pour me défendre. Je crois même que, malgré cette attitude, je baissai plusieurs fois la tête à la vue des coups terribles qui s'échangeaient autour de moi; j'étais si serrée dans les rangs, que, perdant toute raison, me voyant déjà foulée aux pieds des chevaux, je dégage ma main par un mouvement rapide, je me précipite au plus fort de la mêlée et reçois au-dessus de l'œil gauche un coup de pointe qui me couvre le visage de sang. Je ne sentis pas la douleur; mais la vue du sang me fit mal. Aussitôt Hantz colle son cheval contre le mien, s'empare de ma bride, et m'entraîne heureusement à cent pas en arrière.

Il est arrivé quelquefois à ma vanité de laisser croire que j'avais gagné cette blessure en me défendant; mais ici je veux être vraie, comme je le fus lorsque Ney me dit quelques jours après: «Ah! nous voilà véritablement frères d'armes; cela vaut la croix!

«—Non, je vous assure, car je ne me suis trouvée là que parce que je ne pouvais me retirer, et j'ai eu des frayeurs à mourir.

«—Quand on a peur on ne vient pas si près du danger.

«—Je croyais vous rejoindre…» Au fait, je me suis convaincue que c'est un hussard français qui, entraîné par son cheval, le sabre à la main, m'a appliqué le cachet du courage, que les soldats appellent le baptême de la gloire.

Je restai long-temps à cheval, la tête entourée d'un mouchoir, le visage considérablement enflé. Je vis le champ de la victoire après celui du carnage; jamais il n'y en eut de plus sanglant. Je mis pied à terre près d'un tertre où j'eus occasion de contempler toute la bonté des soldats français, si terribles dans l'action. Nous aperçûmes étendu un grenadier russe levant les bras et poussant des murmures inintelligibles. Un jeune soldat de la ligne, blessé à l'épaule, nous appela pour lui aider à soulever le Russe et à lui présenter sa gourde. Hantz était déjà en devoir d'exécuter les vœux de cette généreuse pitié; il soulève le Russe, puis le replace vite avec un cri d'horreur: le mouvement venait de terminer son agonie! «Allons, c'est fini, dit le soldat français; pensons à nous.—Allez prendre le cheval de mon domestique, lui répliquai-je.» Frappé du son de ma voix, il me regarde et ajoute: «Il paraît que vous avez reçu un joli atout; et vous êtes une femme, je crois?

«—Non pas, camarade.

«—Vous êtes donc de ceux qui ne prennent ni barbe ni moustaches? c'est égal, vous êtes brave. Allons rejoindre l'ambulance. À quel général êtes-vous? car vous êtes secrétaire sans doute.