«—Avec le général Nansouty, lui répondis-je pour en finir.
«—Oh! je ne suis pas surpris que vous ayez été si près; il ne se cache pas celui-là.»
Nous marchions péniblement, car le froid était excessif, l'obscurité déjà grande, les chemins épouvantables, et comme des montagnes d'hommes et de chevaux sanglans, le canon grondant toujours au loin, et par rares intervalles. C'est la gauche, répétait notre blessé; Ney est là, il n'en aura pas non plus le démenti. Nous quittâmes notre camarade à un misérable village où je voulais rester aussi, mais où Hantz ne voulut pas que je m'arrêtasse, ayant, dit-il, trouvé mieux. En effet, nous parvînmes à une maisonnette fort propre, où un brave homme et sa vieille femme me prodiguèrent tous les soins que mon état rendait si nécessaires. Comme tous les gens de campagne, la vieille avait des prétentions médicales, et elle les exerça sur moi avec d'assez heureux effets, au point que, le lendemain, l'aide-chirurgien qui survint, et auquel je me confiai, me fit, par la douleur qu'il me causa, regretter les bénignes compresses de mon premier et grotesque Esculape.
Je trouvai moyen, par l'intermédiaire d'un commandant d'artillerie, que je ne nommerai point, parce que j'ai quelques raisons de croire que ma prudence sera agréable à sa haute position actuelle, d'instruire Ney, avec lequel il était intime, de ma position. Trois jours se passèrent dans les tourmens d'un silence doublement inquiétant. Le soir du second jour, j'eus à me tirer d'un événement fort naturel en pareil lieu et en pareille circonstance, lequel n'eut pas de suite fâcheuse, mais éveilla des craintes toutes nouvelles sur les dangers de mon étrange isolement. La maison de mes hôtes, commode et bien pourvue, avait échappé, je ne sais comment, à l'envahissement des réquisitions militaires. J'étais dans une chambre basse, Hantz couché à mes côtés sur un matelas; l'équipement de nos chevaux gisait par terre; mes pistolets et mon sabre pendaient à la fenêtre: tout cet attirail masculin causa l'erreur momentanée d'une escouade qui entra pour chercher un gîte. Les soldats pénétrèrent dans la maison avec ce premier vacarme d'une occupation militaire, qui s'apaise bientôt par le repos et un repas. À leur entrée dans ma chambre, je fus un moment interdite, en voyant leur joie de faire des prisonniers. J'avouai en riant au sergent qu'il se trompait, et cet aveu de mon sexe me valut les louanges énergiques de l'érudit du détachement, qui me déclara une Jeanne d'Arc. Un accueil bienveillant, une large bien-venue, gagnèrent bientôt les bons procédés de la troupe, et aucun excès ne fut commis.
J'eus à me louer particulièrement d'un sous-lieutenant de la troupe, nommé Durozier. Il tempéra la gaieté que le repas et le vin commençaient à rendre par trop militaire. J'avais montré à Durozier une lettre de Ney, que je portais toujours sur mon cœur comme un talisman: c'était un gage infaillible de respect dans toute l'armée. Il me conseilla de ne pas rester ainsi exposée, car le lendemain les troupes devaient augmenter en nombre. Je fus sur le point de demander une place dans les bagages avec Hantz, et d'offrir nos chevaux aux officiers. Je n'en fis rien heureusement, car dès le lendemain arriva une calèche envoyée par Ney, pour me transporter vers le lieu où m'attendait le dédommagement de tant de fatigues et de souffrances. J'oubliais tout, j'allais le revoir! Je trouvais un charme secret dans mon abattement. Je pensais à la mort, mais avec quelques délices; car la gloire me semblait, dans ce rêve, à côté d'elle. C'était là de la souffrance, mais aussi de la volupté. Je savais Ney victorieux, et je me croyais digne de lui, portant sur le front l'irrécusable preuve de tout ce que j'avais fait pour m'approcher de lui afin de contempler ses lauriers.
Je me séparai de mes hôtes avec reconnaissance… et avec joie. Je fus placée dans une bonne calèche allemande comme dans un lit, accompagnée, de mon fidèle Hantz et de deux domestiques. Je ne demandai pas où nous allions… On était venu de sa part; j'étais sûre de le voir, que m'importaient la route, la distance, le temps, la fatigue? «Je vais le voir, et il est victorieux!» Ces pensées étaient ma vie et mon courage. Nous fîmes huit lieues environ par d'affreux chemins, en n'arrêtant qu'une fois. Je ne faisais aucune question, et je défendais à Hantz d'en faire. Nous approchions, suivant Hantz, de Leibberger, jolie ville dans une direction opposée à Eylau. C'était déjà un soulagement que de m'éloigner de ces champs où tant de précieux sang avait été versé.
Il était nuit quand la voiture tourna dans une cour spacieuse. On ouvrit la portière; on m'enleva de la calèche. C'était Ney lui-même. Il me déposa sur un lit de repos dans une salle basse. Je ne pouvais articuler une parole; la souffrance, le bonheur, cette sorte d'abattement qui s'empare de l'ame la plus vigoureuse au terme même de ses efforts, tout cet amas confus de sentimens contraires formait cependant une extase de repos et de félicité. Les regards, la voix de Ney, me disaient, et avec quelle éloquence! que si j'éprouvais beaucoup, j'inspirais beaucoup à celui que mon imagination n'avait jamais quitté, au héros dont la vie était devenue comme mon ame, dont le souvenir était comme le ressort secret de toutes mes démarches, et les paroles l'étincelle électrique de toute mon existence! Eh bien! cette rencontre après la victoire était l'abrégé, était la réalité, était en quelque sorte le dénouement de toute ma vie.
CHAPITRE LXXX.
Continuation de la campagne.—Le maréchal Lannes.—Retour à Paris.
Après m'avoir prodigué tous les soins d'une tendresse délicate, toutes les expressions d'un attachement bien cher à mon cœur, Ney, tout entier à ses devoirs, hasarda quelques paroles sur la nécessité de nous séparer, me disant: «Ce moment est le seul que je puisse encore vous donner. Il faut partir, mon amie, retourner à Paris. Si dans quarante-huit heures la fièvre n'est pas trop violente, vous vous mettrez en route avec votre domestique et quelqu'un de sûr.» Je le regardais, je ne respirais qu'avec peine. «Vous vous arrêterez à Nancy; je vous donnerai une lettre pour une famille au sein de laquelle vous pourrez vous rétablir.