«—Y pourrai-je parler de vous? m'écriai-je.

«—Oui et non. Comme d'un ami de votre mari servant sous mes ordres, mais point avec les élans de votre imagination italienne.

«—J'entends, comme d'un protecteur, et avec la réserve d'une convenable reconnaissance… Non, non, j'irai en Italie, seule, libre: là, du moins, il me restera le bonheur de parler de vous comme je sens.»

J'étais anéantie; mais quand on aime, les sacrifices mêmes de cet amour redonnent à l'ame de la force, et comme un douloureux bonheur. Je savais que l'énergie, la résolution, étaient de meilleurs titres auprès de Ney que les accens de la faiblesse. Je m'efforçai de paraître ce qu'il désirait que je fusse, résignée; mais je sentais même dans la dernière joie de cette lutte de dévouement que pour moi tout bientôt allait finir.

La guerre était loin d'être terminée. La victoire d'Eylau avait été presque négative, quoique les Russes eussent été vaincus. Nos pertes étaient immenses. Augereau avait été blessé, son corps d'armée presque écrasé; les généraux d'Haupoult, Catineau, Lacuée, Bourières, tous amis de Ney, plus de trente autres de ses intimes frères d'armes, avaient trouvé la mort. Ney me disait avec une sorte de désespoir: «Le tombeau a englouti vingt mille Français, et il n'est pas fermé. Cela n'est pas fini.»

Hélas! il n'était que trop vrai. L'hiver se passa en escarmouches, en siéges, en sanglans préludes, en levées d'hommes. Le maréchal Lannes était avec Ney l'ame de cette armée, et lui seul à Friedland avait assez décidé les affaires pour qu'elles fussent du moins glorieusement suspendues. Rien de plus touchant que l'admiration que ces deux guerriers exprimaient l'un pour l'autre. Lannes avait encore un peu plus que Ney l'énergie du langage militaire; moins de noblesse peut-être, mais autant de loyauté. On ne saurait imaginer un homme bourru avec plus de cordialité, et quelquefois plus spirituellement trivial.

Ma blessure avait été plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais l'intérêt qu'elle me valait de la part de celui pour qui je l'avais reçue ne me laissait pas sentir la douleur. J'étais dans la maison d'un chirurgien de Lieberstad, petit village voisin d'Eylau, entourée de tous les secours imaginables; car on ne peut se faire d'idée combien les Français, dans ces contrées tant ravagées par la guerre, s'en faisaient encore par leur caractère pardonner les désastres. Pouvant enfin être transportée, Ney me donna mon itinéraire, mon ordre de départ, et cette fois je n'osai plus avoir de murmures contre cette indispensable séparation.. Le spectacle de la guerre m'avait horriblement agitée, et le sentiment des liens sacrés qui élevaient entre moi et Ney une barrière respectable contribua, en me désabusant, à m'inspirer la force du départ. Mon exaltation s'était calmée à l'idée des affections légitimes entre lesquelles j'aurais eu honte de me placer, au souvenir de cette jeune et belle épouse que Ney chérissait si justement, et de ces nobles enfans, son seul orgueil avec la gloire de sa patrie… Qu'avais-je, grand Dieu! à mettre dans la balance d'une si grande et si pure destinée, sinon du remords pour tous deux? Ah! Ney m'était trop cher pour ne pas les lui épargner.

Je partis donc de Lieberstad le 20 janvier 1807. Le voyage fut on ne peut plus pénible. Je ne comptai pas les jours, mais ils furent bien longs avant que nous fussions parvenus à Nancy. J'y arrivai plus harassée que le jour de ma blessure. Je n'y restai que quelques jours, car l'enthousiasme de ce pauvre Hantz pour sa jeune maître m'y eût rendu l'objet d'une curiosité fort importune. Il fallut m'arrêter à Bar, puis à Châlons. À Château-Thierry la fièvre se déclara; bon gré, mal gré, je voulus continuer la route, mais arrivée à Saint-Denis il me fut impossible d'aller plus loin; l'on me coucha. Au milieu des frissons de la fièvre, je sentais comme un dégoût de la vie à l'idée de toutes mes illusions perdues, de tous mes rêves évanouis, réduite, après la perte de ce qui avait fait battre mon cœur, à la nécessité d'un avenir de raison. Le matin, je ne pus me lever encore pour chasser mes tristes pensées, ou plutôt pour les dissiper. Je me mis à refouiller mes papiers. J'en avais une grande quantité, et comme dans le nombre il y en avait de fort importans pour une foule de personnes considérées, je ne voulais pas rentrer dans Paris sans réparer leur désordre. Il y avait, entre autres, la minute de la lettre qu'on écrivit, à la date du 6 fructidor an 5, au Directoire, pour dénoncer la trahison de Pichegru. Je l'avais gardée comme une relique, et c'est d'elle que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'avait dit souvent qu'elle pourrait devenir un contrat de deux mille écus de rente. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, quels douloureux souvenirs cette lettre me rappela! Cette preuve d'un caractère irrésolu, qui avait diminué pour deux partis les proportions d'un tel homme, ne pouvait frapper mes yeux sans me retracer le bouleversement que sa brillante destinée venait de subir; abattue, après tant d'années, sur le soupçon d'une connivence coupable avec celui que Moreau lui-même avait signalé comme traître et parjure à la république.

Je remis cette lettre dans le portefeuille qui contenait ce que je possédais de plus précieux. Je dirai plus tard comment le tout me fut volé à Gênes en 1808.

Au bout de deux jours, ayant repris plus de force que de courage, je me décidai à me faire transporter à Paris. J'y menai encore cette fois une vie fort retirée, ma santé, ébranlée par tant de secousses, ayant peine à reprendre. Je ne pouvais sortir que fort peu. La plupart de mes connaissances absentes, sur les champs de bataille, j'avais quelque répugnance à revoir les salons de Paris, vides de leur plus bel ornement.