CHAPITRE LXXXI.

Voyage à Gênes.

Je me décidai à quitter Paris, et je partis pour Gênes avec le beau-frère du chevalier Dulfieme. À peine arrivés, mon compagnon fut oblige de se rendre à Bologne, sur les instances du comte Caprara, neveu de l'archevêque et chambellan de d'Empereur; il était son secrétaire, et devint plus tard sous-préfet à Trévise. J'étais résolue à un assez long séjour à Gênes et dans ses environs. J'avais emporté plusieurs lettres de recommandation; mais persuadée par expérience que la meilleure partout c'est l'argent, et tenant singulièrement à mon indépendance d'heures, d'occupations et de plaisir, je ne fis que fort peu usage de ces inutiles précautions. Je pris un logement sur le port, dont la vue ravissante me tenait pendant les premiers jours clouée à mes fenêtres, admirant le magnifique amphithéâtre qui a donné à la ville le surnom mérité de Superbe. Levée dès l'aurore, je parcourais à cheval ce pays enchanté.

Gênes, ancienne république, qui a partagé long-temps avec Venise le commerce du monde; Gênes, qui a traité de puissance à puissance avec nos rois, ne formait plus à cette époque qu'un département de l'empire; seulement, par un reste de respect pour sa grandeur passée, ce beau nom de Gênes avait été donné au département, et ses magnifiques souvenirs n'avaient point été ainsi enfouis sous une dénomination de fleuve ou de montagne. Il suffit de parcourir les rues d'une pareille cité pour se représenter son antique puissance. Il faut qu'un peuple ait presque mis le monde entier à contribution pour être si bien logé. Ce sont que palais en marbre, d'une grandeur et d'une beauté réelles encore par les pompes du site où ils se reposent. Si l'on pouvait faire une estimation de tant de richesses, elle monterait, je suis sûre, à une valeur et à une somme que tout l'argent monnoyé du globe ne pourrait acquitter; c'est en effet le monopole de plusieurs siècles immobilisé en quelque sorte dans les rues d'une ville. Par un contraste qui ajoute encore à l'idée de cette prospérité, c'est que la terre était si précieuse qu'elle semblait être trop étroite pour contenir tant de monumens; car ces palais si superbes sont épars dans des rues étroites comme des ruelles, où l'on ne peut passer sans être coudoyé et heurté au moindre embarras. Il en est trois cependant qui font oublier les autres par leur imposante régularité, et quand on parcourt Balbi, Nova et Novissima, on est tenté de s'agenouiller d'admiration devant tant de merveilles enfantées par le génie des arts et payées par le seul génie du commerce.

Mais combien l'imagination s'attriste bientôt après s'être exaltée à l'aspect de la décadence des choses d'ici bas! Ces palais si magnifiques sont déserts. Leurs riches propriétaires habitent les combles, les marchands encombrent de leurs boutiques les étages inférieurs, et les salons déserts ne servent guère qu'à exciter les visites des étrangers et à provoquer les utiles aumônes de leur enthousiasme. Le plus beau de ces palais est celui de M. Durazzo, dernier doge de la république, que Napoléon avait adjoint aux tribuns français dont il avait composé son sénat, espèce d'Hôtel des Invalides pour toutes les notabilités républicaines. C'est une véritable merveille depuis les colonnes qui soutiennent l'édifice jusqu'aux meubles qui le décorent et aux tableaux qui le tapissent. Le palais Durazzo était le séjour obligé des hauts gouverneurs qui s'étaient succédé à Gênes, depuis la conquête définitive des Français. Le prince Borghèse y venait étaler quelquefois sa magnificence impériale; mais, par un contraste remarqué de tout le monde, Napoléon, plus modeste ou plus grandement orgueilleux, avait choisi pour demeure de prédilection, lors de son passage, le palais presque délabré de Doria, lequel offrait, pour un homme tel que lui, l'occasion de coucher dans la chambre où s'était aussi reposé Charles-Quint, son prédécesseur en fait de monarchie universelle.

Au milieu de toutes ces pompes, de marbre, je visitai avec plus de plaisir l'église moderne San Syro, qui me frappa beaucoup moins par les chefs-d'œuvre des arts, que par la singularité des mœurs génoises, qui permet aux belles dames d'y donner leurs rendez-vous et leurs plus importantes audiences de galanterie; ce qu'il y a même de plus piquant, c'est que les femmes ne portent guère cette facilité d'abord et de conversation que dans le lieu saint, et qu'elles reprennent je ne dirai pas plus de sévérité, mais au moins plus de réserve dans les salons. Il est vrai qu'elles y sont, comme dans toute l'Italie, sous la haute police de leurs chevaliers de tous les rangs, lesquels, suivant le numéro d'intimité qui leur est accordé, inspectent et contrôlent leurs coups d'œil et le jeu de leur physionomie. Les femmes, qui sont en général fort jolies, n'ont pas cette disposition malveillante qui, dans d'autres pays, les porte à se critiquer réciproquement, et à se venger en quelque sorte de leur vertu par leurs propos sur celle des autres. On ne peut se faire d'idée de la vénération qu'on porte à celles dont la beauté a été célèbre et les amours publics. La fameuse Argentine Spinola, qui venait de mourir dans un âge très avancé, était encore l'objet de toutes les conversations, et sa vieillesse même avait été plus long-temps honorée, à cause de la popularité de ses aventures, et surtout de sa liaison avec le maréchal de Richelieu. Je ne pense pas pourtant que ce soit à cause de ce seul souvenir que je vis le portrait de ce dernier dans le palais des doges, au milieu de deux des grands hommes de la république; ainsi que celui du maréchal de Boufflers. Ce n'en est pas moins une chose remarquable, qu'une ville où le peuple et les amans ont de la reconnaissance.

J'ai vu cependant à Gênes un plus beau spectacle que le palais Serta, que l'église San Syro, que la place della Fontana Amorose; c'est la magnifique horreur d'un orage soulevant la mer et buant le port. Une croisière anglaise, occupée à lutter contre la tempête, avait attiré toute la population à cette scène. Les canons de l'escadre ralliant les embarcations légères, l'ouragan ébranlant toutes les cloches sonores de la ville et autres villages d'alentour, comme si le maître du monde eût voulu convoquer tout un peuple à un grand acte de sa puissance et à une solennelle révolution de la faiblesse humaine. Moi qui avais vu de plus près les dangers; moi qui, sans trembler, avais entendu gronder le tonnerre des batailles, on croira sans peine que j'étais plus curieuse qu'effrayée; et, en effet, ce souvenir ne se retrace dans ma mémoire que comme une immense décoration d'opéra, mais, à vrai dire, la plus imposante et la plus belle qu'on puisse contempler.

Un peuple dégénéré peut n'être plus assez fort pour se défendre, peut manquer des vertus qui préservent de l'abaissement et de la conquête: mais de cette décadence à la bassesse qui baise ses fers, il y a loin; et les Génois avaient justement, contre leur réunion à l'empire, cette répugnance qui ne peut plus aller jusqu'à la révolte, mais qui ne sait pas non plus descendre jusqu'à l'amour. Le commerce était ruiné, et l'intérêt comme les souvenirs se réunissaient sans danger pourtant contre nous. Les administrations étaient vigilantes, confiées à des hommes habiles, et la conscription seule rendait le joug difficile autant qu'il était pesant. Le général Montchoisy, qui commandait en second dans la haute suzeraineté du prince Borghèse, tempérait, autant qu'il était en lui, les rigueurs, et j'ai entendu dire de sa personne un bien qui me flattait pour les militaires français. Du reste, quoique ruinée, Gênes renfermait encore dans son sein trop de richesses pour qu'elles eussent entièrement disparu, et le séjour en était fort onéreux pour les hauts fonctionnaires publics. Le luxe et la dépense étaient là comme une manière d'opposition; et comme l'empire n'en voulait d'aucune espèce, l'Empereur avait cherché à s'attacher les illustrations patriciennes par des faveurs, et accordait, je ne sais pas par exemple sur quels fonds, de fort beaux supplémens de traitement au gouverneur et autres représentans de son pouvoir et de ses intentions, de manière à ce qu'ils pussent, par leur faste et leur représentation, écraser les fêtes de la vieille aristocratie, et prévenir ainsi l'innocente sédition du luxe génois.

Ces précautions étaient grandes et nobles, mais n'étaient pas nécessaires. La population de ces heureux climats se laissait aller au courant. Son plus vif sujet de mécontentement n'était pas assez sérieux pour être violent, car il consistait surtout dans le regret de faire partie du même gouvernement que les Piémontais, que les Génois ont toujours détestés. L'antique patriciat, ces vieilles et vénérables familles, qui, sous la république, avaient toujours dans leurs palais la porte ouverte et la table dressée pour la pauvreté, se croyait bien déchu du pouvoir, mais non pas du droit de bienfaisance; et la noblesse génoise se survivait en quelque sorte par ses bonnes actions. Elle venait d'en donner, à l'époque de mon séjour, un exemple admirable. La récolte avait été nulle dans toute l'Italie; les symptômes de la famine se montraient sous un aspect effrayant pour les classes malheureuses. Le comte Balbi réunit les plus riches de Gênes, propose une souscription destinée à prémunir pour l'hiver le petit peuple par l'achat d'une grande quantité de blés de France. Le noble comte s'inscrivit le premier sur la liste pour 200,000 fr. Les autres chefs des grandes familles l'imitèrent; et, sous l'empire, le peuple crut s'apercevoir qu'il vivait encore sous la république. Je ne sais pas si la commission des titres, qui commençait alors à distribuer les féodales distinctions imitées de l'ancien régime, reçut l'ordre de comprendre une partie de la noblesse génoise dans une large fournée de comtes et de barons, mais, à coup sûr, cela eût été d'une sage et juste politique, tout-à-fait en harmonie avec le bon sens de Napoléon, qui n'avait pas voulu rétablir cette institution du passé pour des services gratuits, et seulement pour une utilité d'antichambre.

Gênes ne suffisait pas à mon inquiète activité d'esprit; aussi je la quittais quelquefois des jours, des semaines entières, pour voir, pour observer, et surtout pour courir. C'est ainsi que je visitai tout le littoral de la Ligurie et toutes les villes des Apennins, dont je vais retracer mes excursions.