C'était à Moreau qu'on en voulait. Je m'en aperçus bientôt et clairement. On lui supposait le projet de s'emparer du gouvernement, et l'on voulait en obtenir de moi l'aveu. Les attaques de l'ennemi furent d'abord indirectes; mais allant plus droit au fait, on me dit: «Mais vous n'êtes pas entièrement brouillée avec le général; vous l'avez revu; la confiance survit à l'amour; il vous écrit?—C'est donc monsieur, répliquai-je en désignant D. L*** avec indignation, qui se charge de vous instruire des confidences de l'amitié! Je vous remercie, messieurs, de m'en révéler ainsi les dangers. Quant à Moreau, ce que j'ai dit, ce que je pourrais dire encore ne ferait que tourner à sa gloire. La calomnie en serait avec lui pour ses frais, et à cet égard je suis sans inquiétude.
«Vous devez l'être, en effet, madame, reprit celui qui m'avait déjà adressé la parole: le gouvernement protége ceux qui le servent comme ceux qu'il emploie. Gardez, m'écriai-je, cette protection pour monsieur (en désignant D. L***), il la mérite par ses nobles services. Quant à moi, je ne tomberai jamais assez bas pour avoir besoin des flétrissans bénéfices du parjure. D. L***, dès ce moment toute relation cesse entre nous. Je remplirai mes promesses, mais rien au delà; et, s'il vous reste quelque chose dans l'ame, vous rougirez en vous rappelant ce qui vous valait ma confiance, et ce qui vous la fit perdre.»
À ces mots, je voulus sortir, mais on m'entoura, on me reprocha mes trop vives et trop promptes interprétations; ce qui m'était proposé était, disait-on, la chose la plus simple, la moins capable de nuire au général Moreau. Pendant qu'on cherchait à m'enlacer par de captieuses paroles, D. L***; qui s'était éloigné un moment, m'annonça, d'un ton décidé, que la voiture était en bas; que, forcé de partir la nuit pour une mission du gouvernement, il fallait absolument qu'il m'accompagnât pour s'expliquer avec moi. Pour éviter un éclat, je consentis à le laisser monter dans ma voiture. Là, je l'accablai de tout ce que l'indignation et le mépris peuvent inspirer d'énergique et d'amer. Sa froide impassibilité m'arrachait des exclamations de plus en plus énergiques. Quelle société! quelles gens! quelle femme! c'est un métier pire que la prostitution… «Vous êtes confondu—Je l'avoue, madame, mais moins de ce que j'entends que de l'éclat que vous avez fait. Il est, savez-vous, fort heureux que votre jeunesse et votre beauté intéressent vivement M***, sans quoi vous auriez à vous repentir.—Taisez-vous, je ne suis pas plus facile à effrayer qu'à séduire.»
Arrivés à l'hôtel, D. L***, si calme tout à l'heure, parut tomber dans une morne tristesse. Cet homme, que je n'avais jamais aimé, que je méprisais dans le moment en pleine connaissance de cause, qui avait un art si merveilleux de manier mon caractère, parut alors si cruellement résigné à une séparation éternelle, que ma fierté s'abaissa, et que mon ressentiment s'assoupit. Je lui dis de me suivre dans mon appartement. Il ne s'aperçut que trop de ma faiblesse, et il reprit tout son courage. Laissant de côté les scènes de la veille et du jour même, il ne me parla que de celui qui occupait toutes mes pensées, me répétant qu'on l'attendait à Paris, et me conjurant, si jamais je me décidais à aller rejoindre le général Ney, de lui permettre de m'accompagner. «Comment se fait-il, m'écriai-je, qu'avec une semblable idée vous ayez eu l'affreux courage de me commettre comme vous l'avez fait? Cette démarche ne m'eût-elle pas rendue indigne de l'amour de l'homme dont vous paraissez posséder la confiance? «Ah! D. L***, que dois-je penser de vous? Sais-je même si ce voyage dont vous me parliez n'est pas une de ces missions, un de ces tristes emplois, pour lesquels les gouvernemens sont si généreux! Que ne me persuadez-vous le contraire!… Mais non, cela est impossible.»
Je me trompais. Rien n'était impossible à cet homme. Il me montra une lettre pour un lieutenant de vaisseau, et sut me faire croire que son voyage n'avait d'autre but que de rendre à ce marin un immense service. Il ajouta: «Si j'étais chargé d'une mission secrète, je ne serais point dans l'embarras qui me presse; j'aurais des fonds à ma disposition, et au lieu de cela, puisqu'il faut vous l'avouer, je ne saurais comment aller à Brest, si nous restions brouillés.
«J'aime cette franchise, m'écriai-je; elle me réconcilie avec vous. Si de l'argent que je vous ai remis il vous reste quelque chose, gardez-le; je vous prête en outre vingt-cinq louis; et si, arrivé à Brest, une somme plus considérable vous devient nécessaire, écrivez-moi sans hésiter.»
Quand je me rappelle aujourd'hui cette facilité d'entraînement pour un homme qui n'avait ni mon amitié, ni mon estime, je suis tentée de croire à tout ce qu'on rapporte des sorts jetés par les magiciens. Mais la magie de D. L*** était tout simplement l'art de se rendre nécessaire à une femme assez malheureuse pour avoir besoin de l'adresse d'un autre, dans une position équivoque, qu'elle appelait son indépendance et sa liberté.
CHAPITRE LXIV.
Établissement à Paris.—Continuation de mes études dramatiques.—Amitié de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—Discussion sur les différentes sortes de courage.
Après le départ de D. L***, je commençai à m'occuper sérieusement de mes études dramatiques. Mon maître de prononciation venait tous les matins, et je manquais rarement d'aller au théâtre les jours où la tragédie composait le répertoire.