M. Lecouteulx de Canteleu me rapprocha de Monvel, qui parut plus content de mes connaissances en littérature que de mes dispositions pour la scène. Il m'accordait cependant des moyens et de la sensibilité. Il me fit étudier avec lui le rôle d'Héloïse dans Fénélon. Je n'oublierai jamais l'accent paternel et presque céleste qui lui échappait dans la scène où Héloïse tombe aux pieds du prélat en s'écriant:
Pontife du Très-Haut…
Et où Fénélon répond:
Mon enfant, levez-vous;
Ce n'est que devant Dieu qu'on doit être à genoux.
C'est dans la loge de Monvel que je me suis habillée le jour de mon début. Ah! que n'ai-je emprunté, avec mon costume, ce talent, sûr des suffrages de Melpomène!
Le moment de mes études et de mes illusions dramatiques durait encore, quand je me rappelai mon mobilier de Chaillot. Je louai, pour m'en faire honneur, un appartement magnifique, et j'en vins dès lors à tenir maison splendide et coûteuse. Possédée de toutes les folies, pouvais-je échapper à celle de la dépense et du désordre? Je ne m'en aperçus qu'à l'épuisement de toutes mes ressources; car on dirait que dans la vie la réflexion n'arrive que comme un dernier malheur.
Ayant appris par Joufre, qui me rendait assez fréquemment visite, que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely était de retour à Paris, j'écrivis à ce dernier pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite, et lui témoigner le prix que j'attachais à son intérêt. À onze heures, le billet avait été remis; à trois heures, Regnaud vint lui-même m'apporter la réponse: et la conversation s'engagea avec tout le charme de l'intimité. «Après le plaisir que me cause votre billet tout aimable, me dit-il, rien ne pouvait m'en faire autant que de vous trouver débarrassée de votre grand monsieur. D'où vous vient cette fâcheuse connaissance?—Elle est ancienne, car elle date de mon passage à Lyon, à mon retour de Milan.—Oui, c'est cela même, en 1797. Je ne me trompais pas, mais vous m'effrayez.—Et pourquoi? qu'est-il donc?—Ce qu'il est? Je ne saurais trop le dire; mais il ne mérite d'approcher sous aucun titre d'une femme telle que vous. Mais laissons cela, puisqu'il est parti. Aussi bien, je ne suis point ici pour le compte des autres; j'ai assez à faire en tâchant moi-même de ne point déplaire.—Votre franchise donne de la valeur à la moindre de vos bonnes grâces, et je sens pour vous une amitié trop sincère pour ne pas la garantir durable.»
Ce n'étaient point les vaines paroles d'une galanterie banale ou d'une froide politesse. L'attachement de Regnaud eut de la suite, et une suite féconde en conseils et en services de tous genres. Quand je quittai Paris, ce fut son ardente protection qui me valut l'existence heureuse et brillante dont j'ai joui auprès de la princesse Élisa; et pourtant il y avait près de six ans que je ne l'avais vu, lorsque son souvenir songea d'une manière si délicate à une absente. Que d'amis, qu'on a quelquefois importunés la veille, n'ont pas le lendemain une mémoire aussi bonne! J'aime à rappeler ce qu'il fit pour moi, et je dirai plus loin avec une égale et douce franchise que, plus tard, j'eus le bonheur d'acquitter tant de services par les preuves de mon dévouement, à une époque où il n'y avait plus, en me rapprochant de lui, que des dangers à prévoir et des peines à partager.
Depuis cette première visite, Regnaud vint me voir régulièrement chaque jour. Il assistait à mes leçons de déclamation, et me faisait réciter les vers, en m'obligeant d'avoir de petits cailloux dans la bouche. «Vous avez beau me citer Démosthène, lui disais-je quelquefois avec résistance, je n'ai pas besoin d'en faire autant que lui.—Eh bien! répondait Regnaud, à ce prix seulement les succès.»
Mais tout en me recommandant l'étude et le travail, bien souvent mon conseiller me les faisait négliger et interrompre. Il m'entraînait à Meudon, à Saint-Cloud, à Versailles. En vérité, les courses étaient plus fréquentes que les répétitions. Quand Regnaud avait quelque discours à composer ou quelque projet à proposer au gouvernement, il me priait de me rendre chez lui; et là, au premier moment de liberté, il me lisait ses discours, paraissant attacher du prix à mon approbation, et moi en trouvant beaucoup à la lui témoigner. Un jour qu'il me récitait un morceau sur le rétablissement des cimetières, et que je laissais échapper toute la vivacité d'une admiration passionnée comme tout ce que j'éprouve, il me dit avec l'accent de l'ame: «Saint-Elme! qu'on serait heureux de n'avoir que vingt-cinq ans, et d'être l'objet de votre tendresse exclusive!»