«—J'ai vu la princesse Pauline plusieurs fois chez son frère Lucien, pas assez pour la connaître; mais je trouve un peu leste votre expression d'adorable Pauline appliquée à votre souveraine.
«—Que voulez-vous; elle est trop jolie pour une princesse. Elle fait certes la reine autant que possible avec nos dames d'honneur, toutes des plus anciennes familles de Piémont, qu'elle a mises rudement au régime de la sonnette la plus capricieuse; mais elle est moins reine avec notre sexe; et, comme malgré nous, quand nous ne sommes pas de service, nous l'aimons comme une simple particulière. Figurez-vous une divinité de la tête aux pieds: les agrémens dont ses autres sœurs ne sont qu'isolément pourvues, elle les réunit tous; on dirait l'enfant gâté de la famille impériale. C'est en la regardant sans doute que Canova a trouvé le secret de cette harmonie charmante de ses statues, dont les formes sont plus que belles. Il n'est pas un de ses traits qui ne soit régulier, et une grâce indicible anime et assouplit encore tant de perfections.
«—Elle m'a paru en effet ravissante, quoique je ne l'aie aperçue que deux fois… Et elle fait tourner ici toutes les têtes?
«—Votre expression n'est pas non plus très respectueuse; mais la princesse est si bonne, qu'elle l'entendrait elle-même sans s'en offenser. On n'a jamais vu une cour plus indulgente que la nôtre. Je ne m'en plains pas, quoique je ne puisse plus guère en profiter. Pourvu que les peuples ne paient pas trop cher les royales folies, ils aiment assez que les souverains se rapprochent par elles de l'humanité. On leur sait quelquefois gré de leurs faiblesses; et François Ier comme Henri IV, par exemple, doivent une partie de leur popularité à leur galanterie et à leurs fautes.
«—Je pense tout-à-fait comme vous. Le goût des plaisirs est un moyen de gouvernement qui en vaut bien un autre. Je suis persuadée qu'une des causes qui ont fait dominer si long-temps le paganisme, c'est que chacun de ses dieux représentait quelques uns de nos penchans. Je vois avec plaisir que la cour de Turin a déjà les mœurs de l'Olympe; je lui en souhaite la durée.
«—Pour cela, je n'en réponds pas. La cour, la garnison et les employés forment ici une population dans la population; mais le reste, qui ne bouge pas, il est vrai, a conservé un profond sentiment d'affection pour la vieille dynastie, qui était bien le despotisme le plus paternel qu'on puisse imaginer. Nous autres tous de l'ancienne noblesse, on nous a fort bien traités; on nous a, à tous, donné quelque chose, et la politesse aristocratique consiste surtout à ne rien refuser: mais c'est à la cour que tout ce monde est attaché plutôt qu'au souverain qui en a l'usufruit. Beaucoup de mes amis, soit reconnaissance, soit précaution, ont même, avant d'accepter les clefs ou les éperons, écrit à Cagliari pour obtenir de l'ex-maître son agrément avant de s'engager dans la dynastie napoléonienne.
«—Mais le prince Borghèse possède peut-être des qualités suffisantes pour s'attacher à jamais ces nobles dévouemens?
«—Le prince Borghèse est tout-à-fait dans nos mœurs, ce qui ne veut pas dire qu'il soit dans nos opinions.—Comme Néron, auquel il est bien loin de ressembler, par la bénignité de son naturel apathique et inoffensif, il excelle à conduire un char dans la carrière; il danse passablement pour une altesse; il a même paru honorablement dans les rangs de l'armée française; mais c'est tout simplement un bon et excellent homme, fait pour le farniente du pouvoir, et qui abdiquerait plutôt vingt fois, que de se donner la moindre peine pour une couronne ou une fraction de couronne semblable à celle dont il possède le simulacre. C'est une espèce de figurant de la monarchie impériale, qui ne convient pas à l'action, mais qui ne la dépare point, parce qu'il se met bien et qu'il a bonne tenue, en termes de théâtre. Sa femme ne l'occupe pas plus que sa souveraineté. Elle a Turin en horreur; elle y vient le moins possible, et c'est tout au plus si son noble époux, qui d'ailleurs lui rend bien justice et la trouve charmante, s'aperçoit de sa présence ou de son absence; il n'en a des nouvelles que par ses aides-de-camp et ses chambellans. Si jamais le prince Borghèse perd l'appétit, il ne lui restera plus rien à perdre, et l'on pourra prononcer sa complète oraison funèbre. Du reste, l'empereur en est fort content; il lui reconnaît une louable soumission, une magnificence généreuse, les qualités qui rassurent et aucune de celles qui inquiètent: voilà, j'espère, un prince désintéressé, qui sera aussi bien avec l'histoire qu'avec ses sujets, et dont je défie bien que l'une, pas plus que les autres, dise jamais aucun mal.
«—Mais vos portraits me donnent très bonne opinion de la cour de Turin: on y jouit de la gloire de l'empire, on y respire à l'ombre d'un génie qui est bien assez fort pour tout protéger; celui-là prend la royauté comme un fardeau, et il laisse son heureuse famille la prendre comme une jouissance; pour lui les épines, les roses pour les siens. C'est un parent bien accommodant que celui qui se charge ainsi de la procuration de toutes les couronnes, et dont l'épée veille pour leur santé et pour leur gloire.
«—Oh! oui. Mais il n'y a à cela qu'un inconvénient: c'est qu'un boulet de canon peut tout finir en vingt-quatre heures, et que le chêne à bas, adieu les roseaux.