«—Mais Napoléon ne donne pas seulement des maîtres aux pays avec lesquels il dote sa famille, il leur donne des lois, et les lois durent plus long-temps que les hommes. D'ailleurs, monsieur le baron, le présent est beau, il est glorieux; pourquoi songer à l'avenir? Les peuples ainsi que les individus ont tout à gagner à vivre à l'aventure et à se fier à la destinée.
«—À qui le dites-vous?… à un Italien?
«—Voilà une bonne foi et une candeur dont je vous fais mon compliment. Continuez à me parler de la cour de Turin, des généraux, des officiers, des jolies femmes, tout cela forme l'état-major de la domination française.
«—Je ferai mieux que vous en parler, je vous montrerai cette lanterne magique des vanités, et vous m'y verrez défiler tout comme un autre. Il y a dans trois jours un grand bal chez le général commandant; je vais vous faire inviter. Le prince et la princesse veulent bien l'honorer de leur présence. Ce sera magnifique; vous vous croirez aux Tuileries. C'est le prélude de toutes les fêtes qui vont se succéder.»
CHAPITRE LXXXIV.
Un bal à Turin.—Quelques portraits.
Quoique je n'eusse point apporté tous mes bagages, j'étais à cette époque si chargée de toutes les richesses de femme, que ma toilette ne m'occupa point tout entière, pendant les deux jours qui précédèrent ce bal, où j'étais sûre de rencontrer l'élite de la société et les notabilités de la cour. Je n'eus presque pas besoin des artistes de la ville pour être bien sous les armes.
Il n'y a vraiment que les Français pour ces sortes de triomphes, comme pour de plus importans. Le luxe, le bon goût, l'élégance des salons était éblouissante; c'était un bal préparé avec autant de frais et de soins qu'une bataille. Les officiers y étaient brillans, et tous au poste du plaisir comme au poste de la gloire. J'en reconnus plusieurs, et j'étais à peine entrée que j'étais déjà en pays de connaissances, et à mon aise comme au milieu d'un état-major. À neuf heures leurs Altesses entrèrent: Pauline était une véritable divinité, et quoique plusieurs de ses dames fussent fort jolies, elle les éclipsait toutes; elle était la reine et par droit de conquête et par droit de… beauté. Le prince Borghèse fit le tour des salons, adressant la parole à presque toutes les dames, remplissant son état de souverain avec beaucoup de naturel et de dignité. La princesse s'était reposée un moment; mais après un signe du premier chambellan, les premiers quadrilles, qui avaient été désignés d'avance, se formèrent. L'étiquette continua pendant deux ou trois contredanses pour satisfaire les hautes vanités locales ou dignitaires; mais le plaisir l'emporta bientôt: un désordre de bon goût s'ensuivit, et des relations intimes me furent révélées dans cette heureuse confusion, où les mêmes cavaliers et dames se retrouvaient cependant toujours ensemble. Mon aimable chambellan, qui ne dansait plus, m'en fit faire la remarque, en prenant de cette occasion le plaisir de me raconter des anecdotes qui étaient assez vraies pour mériter aujourd'hui d'être cachées. Les Français abusaient un peu de leur position pour redoubler la jalousie naturelle des Piémontais; mais ils étaient les plus aimables, et je trouvais leur conduite de bonne guerre. Pauline, qui aimait autant à taquiner son monde qu'à l'enchanter, affectait de ne pas parler un mot d'italien; elle était si séduisante, que je ne sais pas si un peu d'impertinence, avec ses dames seulement, ne devait pas lui être compté comme un agrément de plus. Elle dansa peu, mais elle valsa beaucoup. Mon chambellan, qui avait une bonhomie assez maligne, observa que cela était un trait de caractère. Je n'en sais rien, parce que je n'ai point eu les secrets de Pauline comme ceux d'Élisa; mais j'avoue que je partageais tout-à-fait sa prédilection, parce que la valse est presque une intimité dans un bal; que la coquetterie peut y briller un peu plus, et le sentiment s'y contraindre un peu moins.
Toute la cour remarqua que la princesse avait eu pour cavalier plus fréquent l'un de ses chambellans, qui n'avait pas besoin, de ce titre pour être remarqué. Je demandai son nom: «C'est M. de Forbin, me répondit mon baron; il n'est pas souvent des nôtres, car il est dans ce monde quelque chose de plus que courtisan.
«—Sans doute, car il est fort bel homme, d'une figure distinguée, où se peint une noble fierté qui ne paraît pas venir seulement de la naissance, de la fortune ou de la faveur.