Les caveaux de l'église de la Superga contiennent les tombeaux des anciens rois de la Sardaigne. Il y a, pour ainsi dire, trois compartimens à cette table de la mort, trois classes de sépulcres: la place du dernier roi, celle des princes de la branche régnante, et en outre celle de la branche de Carignan.
Là le comte de Saluces m'apprit que ces royales dépouilles avaient failli éprouver le même sort que celles de nos soixante rois en France, qu'une fureur bien plus d'imitation que d'instinct avait aussi voulu en Piémont attenter à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, aux tombeaux. «Vos généreux compatriotes, me dit le comte de Saluces, nous ont seuls épargné cette honte; le génie de la guerre, qu'on appelle le fléau des vivans, a fait respecter les morts, et rappelé le peuple piémontais à l'humanité; un général républicain a sauvé l'auguste poussière de nos monarques. Honneur au général Grouchy, alors commandant de Turin! Au risque de faire suspecter son civisme auprès des conseils ombrageux de Paris, au risque des vengeances de la rage politique qui poussait des furieux, ce véritable guerrier français fut contraint de mettre d'augustes cendres sous la protection de ses baïonnettes. Ce noble courage nous fit rougir et a préservé ma patrie d'une de ces taches que, dans les temps de crise, les honnêtes gens laissent toujours, hélas! infliger à un peuple par quelques misérables qui ne sont jamais d'aucun pays. De ce jour date mon attachement à la France. Au milieu d'une invasion onéreuse, quelques beaux traits sont venus ainsi nous réconcilier avec nos conquérans, et vos généraux nous ont du moins fait pardonner à vos fournisseurs.»
À ce nom de Grouchy, de cet illustre capitaine dont moi aussi j'avais connu la générosité, une larme de souvenir vint se mêler aux pleurs d'admiration et de reconnaissance que M. de Saluces ne pouvait retenir. «Mon amie, me dit-il avec émotion, les grands spectacles de la nature s'embellissent encore par les douces pensées. Un site magnifique comme le site qui devant nous se déploie, reçoit je ne sais quel prestige nouveau des souvenirs qu'il réveille. Une beauté morale sied bien à toutes les beautés physiques. À la Superga, le nom de Grouchy n'est pas le seul que vous aurez à bénir. Une vertu plus modeste, dont vous allez voir les heureux objets, demande ici que le nom de la princesse Pauline soit également prononcé avec vénération. Vous allez admirer un de ces traits qui feraient excuser bien des faiblesses.
«Voyez-vous cette jolie chaumière entourée de bois et de prairies; nous pouvons nous y présenter, et vous y verrez la vertu sous le chaume récompensée et heureuse par la vertu sur le trône.» Nous nous approchâmes et nous vînmes frapper à la maison, une vieille femme nous ouvrit aussitôt, et le comte lui demanda des nouvelles d'Adeline.
«Elle se porte bien, Excellence; elle est allée porter le dîner de son frère; mais elle va revenir et paraître bientôt.»
Un instant après arriva Adeline, et je vis une de ces figures angéliques qui n'existent que dans la patrie de Raphaël, et qui ne pourraient être exprimées que par son pinceau. À peine eut-elle prononcé quelques mots, que je fus plus agréablement surprise encore; car non seulement elle nous adressa la parole en français, mais elle le fit avec un choix de mots ne laissaient pas supposer que la belle Adeline eût été élevée pour la vie rustique; je ne me trompais pas.
«Adeline était fille d'un riche joaillier d'Alexandrie; son père ayant dissipé sa fortune se remaria à une veuve riche et mère de deux filles; il fit enrôler son fils, pour s'en débarrasser, et mourut de chagrin. Sa pauvre fille fut abandonnée. Une dame de la cour de Milan, et de la plus haute distinction, jeune veuve aimable et bonne, prit en pitié la pauvre orpheline, et se chargea de son éducation, qui fut conduite avec plus de tendresse que de prévoyance. La protectrice d'Adeline était sur le point de contracter un second mariage avec le comte de ***. Celui-ci, qui n'épousait que la dot de la riche veuve, ne vit pas la belle protégée de sa femme sans concevoir aussitôt l'irrésistible pensée d'une séduction coupable. Heureuse des grâces et des qualités de son Adeline, la comtesse ne concevait point d'alarmes de ses succès. Sa crédule confiance dura jusqu'au moment où une preuve écrite lui apprit tout à la fois et l'inconstance de l'homme duquel elle avait attendu le bonheur, et la noble résistance de l'infortunée qui avait reçu ses bienfaits. La comtesse ne voulut point punir une innocente rivalité; mais trop faible et trop généreuse pour croire à l'ingratitude de celui qu'elle aimait, elle fit partir secrètement la jeune Adeline pour Turin, où elle la plaça chez une lingère. Ce brusque passage d'une vie occupée par toutes les études agréables à l'apprentissage d'un état obscur, et à l'ennui d'un travail manuel, fit sur le cœur d'Adeline une impression douloureuse. Elle ne se plaignait pas de sa bienfaitrice, mais, par un invincible retour, sa pensée se reportait plus bienveillante vers son époux. Il était paré d'ailleurs de ces dons brillans, qui sont toujours des séductions et des dangers. Adeline, la pauvre Adeline ne l'avait pas vu sans plaisir, et il ne l'avait que trop découvert. L'adroit séducteur avait su ne montrer ni dépit ni surprise d'un départ dont il avait pourtant deviné les secrets motifs. Il n'était pas alors marié depuis deux mois, mais les dates sont-elles des convenances qu'on respecte quand on n'en connaît point d'autres? Il eut soin d'arranger les plausibles motifs d'une affaire et la nécessité d'un voyage à Alexandrie. L'absence d'Adeline avait suffi pour changer un léger caprice en une passion violente, et pour la satisfaire, rien dont l'époux de la comtesse ne fût capable. Il s'était, par une cruelle patience, étudié à contrefaire l'écriture de sa femme. Arrivé à Turin, il écrit à Adeline au nom et avec la signature de sa bienfaitrice. Un domestique aux livrées de la comtesse était porteur du billet. Adeline le suivit avec joie et sans défiance, monta dans la voiture dont elle reconnut les armoiries, et en quelques minutes elle fut transportée dans un brillant hôtel de la rue du Pô. Adeline traverse rapidement les appartemens; son émotion redouble à l'idée d'embrasser sa bienfaitrice, mais c'est dans les bras du volage époux de la comtesse qu'Adeline vient tomber égarée. Ce trouble de la surprise, le perfide ne le prit pas pour un abandon de l'amour, mais il en profita avec une affreuse adresse, étouffant par ses violences les murmures et les combats qu'il ne pouvait vaincre par ses caresses.
«Échappée à une pareille lutte, Adeline n'en vit finir le supplice que pour en sentir la honte et le remords. Sourde aux propositions qui cherchaient à acheter les charmes qu'elle avait si noblement disputés à l'adultère, Adeline revint accablée à son modeste asile. Peu d'instans après, le même domestique revint toujours au nom de la comtesse payer la pension d'Adeline. À cette somme était joint un présent considérable pour l'orpheline, quelques cadeaux pour la lingère et ses jeunes compagnes. Un billet était joint à cet envoi; mais il ne fut point ouvert. Forcé de porter une réponse, l'impudent valet d'un maître corrompu osa dire à la malheureuse Adeline: «Mademoiselle, madame vous attend pour dîner et vous conduire au spectacle.» Alors Adeline, levant ses yeux voilés par le sentiment de sa chute, mais où brillait aussi la résolution de s'en relever, Adeline, jetant un regard de mépris sur le porteur du billet, lui dit avec dignité: «Mon travail et mon choix me retiennent ici. Je n'en sortirai plus que pour aller rejoindre mon frère qui vient d'être nommé officier, et qui seul décidera de mon avenir; reportez à ceux qui me les envoient ces trop magnifiques présens. Je suis pauvre, mais, grâce à ma bienfaitrice, je sais travailler.» Un torrent de larmes vint mettre le comble à l'étonnement de toutes les jeunes compagnes d'Adeline. La maîtresse de la maison, présente à cette scène, ne comprenait pas la délicatesse d'Adeline, ne concevait pas des principes que l'or ne modifiait point, et ajoutait toutes les railleries du vice à tous les mauvais conseils de la cupidité. Cette logique était toute simple. Le refus d'Adeline entraînait la restitution des cadeaux qui accompagnaient le présent repoussé par elle. On allait presque employer des ordres après des raisons, quand Adeline, sans révéler son secret tout entier, se contenta de répondre: «Ce n'est pas là le messager de la comtesse, mais seulement celui de son époux.» Excuses impuissantes, la maîtresse insiste. Adeline est réduite à supplier que du moins, sans lui rien demander de plus, on la laisse libre jusqu'au moment où son frère aura répondu à la lettre qu'elle allait lui écrire. Au milieu de cette scène de nobles prières et d'indignes résistances, la porte s'ouvre, un cri d'horreur s'échappe du sein d'Adeline; c'était le comte ***, c'était le séducteur.
«La femme respectueusement servile qui brûlait de gagner son salaire expliquait l'évanouissement de la victime à sa manière; mais au même moment une autre femme jeune et belle entre dans la maison, s'attendrit à la vue de la scène qu'elle contemple, presse dans ses bras celle que les pâleurs de la mort ne défiguraient point. Adeline ouvre les yeux, et touchée de la grâce et de la bonté de l'inconnue, tombe aux genoux de cet ange tutélaire, se réfugie dans son sein, et y verse avec des larmes l'aveu de la honte qui les provoque, et qu'elle n'a point méritée: «Ah! je suis digne de votre compassion généreuse. Sauvez-moi, que votre jeunesse heureuse et protégée devienne ma protection et mon abri. Je puis par quelques talens payer l'asile que j'implore; rendez-moi la vie en me rendant l'honneur que l'on veut me ravir; rendez-moi cette vie qui deviendra une longue action de grâces pour vos bienfaits.» À ces mots la jeune dame relève avec un vif élan d'intérêt la malheureuse Adeline, et jetant un regard sévère sur la marchande: «Vous avez voulu me tromper; cette jeune fille est innocente, le vice n'a pas ce langage.»
«—Non, non, s'écria Adeline, non, ma généreuse protectrice, je ne veux pas usurper votre estime; je suis tombée, mais je ne veux pas m'avilir, et c'est de lui (montrant le comte) qu'il faut me sauver.