«—Calmez-vous, lui dit la dame, vous ne me quitterez plus; puis se retournant vers le comte, muet et confus: Vous sentez bien, monsieur le comte, que votre présence est ici pour tout le monde un outrage, et peut-être pour vous un danger.
«—Mademoiselle, rendez grâces à la fortune, dit avec importance la lingère; votre sort est entre les mains de madame la duchesse de Guastalla.»
«Peu familiarisée avec les titres, écoutant bien plus la voix de la reconnaissance que celle de l'intérêt, morne d'attendrissement, Adeline admirait la beauté, la grâce de sa bienfaitrice, et, dans son enthousiasme, l'aimait bien plus qu'une reine. La lingère, se méprenant sur l'éloquent silence d'Adeline, lui rappelait de nouveau les titres de la princesse Pauline; alors la jeune fille, sortant comme d'un rêve de bonheur, électrisée à l'aspect de la grandeur compatissante, s'écria avec transport: «Quoi! la sœur bien-aimée de l'empereur! Ô Henri! ô mon frère! vous pouvez encore chérir la pauvre Adeline.» Dans l'effusion de sa confiance, elle raconte la petite fortune militaire de ce frère bien-aimé, parti soldat, nommé officier sur le champ de bataille, la belle action qui lui avait valu cet honneur. Heureuse de trouver tout à la fois la fierté française, la tendresse fraternelle, toutes les vertus du cœur dans la charmante Adeline, Pauline la presse contre son noble sein ouvert à toutes les émotions généreuses, et l'emmène avec elle dans son palais.
«Chaque jour la présence de la jeune fille devint la récompense de la belle bienfaitrice. Il y a dans la reconnaissance une progression si douce de soins délicats, un si tendre empressement de plaire, qu'on pourrait dire que rien n'est plus ingénieux que le cœur pour acquitter ses dettes.
«Quand la jeune protégée fit confidence à la princesse du lâche stratagème par lequel le comte avait surpris un odieux triomphe, l'indignation de Pauline voulut instruire l'empereur et appeler un châtiment; mais Adeline, songeant au repos de celle qui lui avait servi de mère, eut la générosité de demander un nouveau bienfait après tant de bienfaits: le silence et l'oubli. La princesse se plut à faire écrire devant elle au frère d'Adeline. Sur ces entrefaites, la comtesse qui avait élevé Adeline vint à Turin; elle était veuve de nouveau, et avait payé d'une partie de sa fortune et de son repos ce court et trop long hymen. Adeline sachant qu'elle était malheureuse vola près d'elle. Cette dame résolut d'aller ensevelir ses regrets et ses chagrins à la campagne; elle acheta le petit bien que vous voyez. Le frère d'Adeline a obtenu son congé; épris d'une charmante fille de ce village, il l'a épousée; vous venez de parler à la mère. La comtesse est morte il y a peu de temps. La princesse Pauline a fait acheter le petit domaine et quelques alentours au nom d'Adeline; celle-ci y a installé son frère et sa jeune belle-sœur; tous les ans elle vient passer trois mois au milieu des joies domestiques; riche des dons de la princesse, elle ne veut point se marier pour pouvoir en doter sa famille. Les bienfaits d'une main généreuse ont fructifié dans des mains reconnaissantes; l'héritage s'est amélioré et embelli, et le nom de Pauline y est béni, comme celui de la Providence.»
Je vis l'intéressante Adeline; quelque chose de ses anciens chagrins se lisait encore sur sa belle physionomie, pour la rendre plus douce, comme un léger nuage relève encore l'azur d'un bel horizon; Sa conversation ne démentait point le bien que le récit de son histoire m'avait fait penser d'elle. Son frère était un homme simple, sans beaucoup de valeur, mais qui sentait tout le prix des bienfaits, et un seul noble sentiment ne suffit-il pas pour intéresser? Sa jeune épouse était si jolie et si timide, qu'il y eût eu une sorte de sacrilége à demander davantage à sa modestie: Hélas! me disais-je, que de personnes heureuses par les bontés d'une seule! Quelle douce consolation ou quel réel plaisir promis à la grandeur qui sait ainsi profiter de la puissance! Voilà une de ces scènes que l'histoire négligera peut-être, mais qui mérite de rester gravée dans le cœur de toutes les femmes.
Le soir, quand je vis en grande loge à l'Opéra cette sœur charmante de Napoléon, que je venais de mieux connaître que ses courtisans, elle me sembla plus belle de tous les souvenirs de bonté qui la paraient. Sa jolie tête étincelait de diamans, et mon attendrissement trouvait juste et légitime ce luxe qui avait aussi des trésors pour la bienfaisance. Je l'ai dit, la princesse Pauline était une de ces femmes dont le ciseau de Canova ou la plume du Tasse pourraient seuls traduire la perfection harmonieuse et ravissante.
CHAPITRE LXXXVI.
Promenade à Stupinitz.—Une nuit de Napoléon.—Le comte de Vivalda, chef de brigands.
M. le comte de Saluces avait été si content de sa promenade, qu'il revint me chercher quelques jours après pour me conduire à Stupinitz; lui et mon chambellan avaient le monopole de mes matinées. On ne saurait imaginer une politesse plus exquise que celle de M. de Saluces; il portait si loin le respect pour les femmes, qu'il était toujours en tenue et en escarpins, en bas de soie, enfin comme en toilette de rendez-vous. Je le croyais en intimité avec une grande et fort belle cantatrice du Théâtre impérial, et je ne manquais jamais de lui dire que l'assiduité et la longueur de ses visites auprès de moi le feraient gronder. Il ne se lassait pas de la plaisanterie, et me paraissait fort disposé à braver les reproches de la prima donna. J'eus la malice de l'y exposer, en acceptant de nouveau son bras et sa voiture pour la promenade à Stupinitz dont il m'avait parlé.